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CHARLES KENNETH
WILLIAMS, Anthologie personnelle (Actes Sud)
raduits de l’américain, quatre-vingt-dix poèmes
choisis sur trente ans d’écriture non seulement emplissent
de bonheur 210 grandes pages, mais tranchent sur la production française.
Ils ignorent en effet aussi bien la politique de la table rase que l’aphonie
gigogne qui s’ensuit, du caquet aphoristique aux pires exécutions ;
les questionnements sur la forme ne tiennent pas lieu de pensée
ni les blancs de silence ; jamais enfin ils ne s’égarent
sur une soi-disant aporie qui s’effacerait dans l’oubli
de sa propre origine, toutes évanescences et autres vanités
de jouvence à la mode. Ils prennent au contraire la vie, l’existence,
à bras le corps et les yeux dans les yeux des vivants et des
morts. Ils racontent (au besoin la sève, les racines et qu’on
ne triche pas avec l’hiver), ils réfléchissent à
ciel ouvert, ils bouleversent. Le moi ne les arrête pas ; ils l’élèvent
comme une offrande. Ce moi hors duquel chacun n’est que de la
chimie, et le cerveau un disque mou, dit assez la nécessité
de ce livre. Charles Kenneth Williams occupe un sommet. « Finalement, quand je relis
mon œuvre, les poèmes qui la composent me semblent ne plus
être simplement le témoignage de perceptions que j’ai
eues, d’émotions ou de passions que j’ai ressenties,
ou la distillation d’idées qui se sont emparées
de moi, mais des expériences en elles-mêmes, des éléments
de ma biographie intime. » Williams écrit encore :
« Mes poèmes ont pour fondement moral la mise en question
des valeurs. » Passions, idées, valeurs : la
modernité a soufflé le vieux monde ; la vie reste
plus forte. L’heure sur les Champs Élysées a beau
être à la jouissance à répétition,
pour chacun, de sa différence et le mot d’ordre de réaliser
sa plénitude à la seconde ; l’égalité
peut bien annihiler le bien, le mal, et en effet il suffit de rien,
tout modèle aboli, pour en faire accroire. Mais l’âme,
qui puise dans le passé et œuvre pour l’avenir, légitime
sa place dans la chaîne de l’humanité. Rome avait
ses arènes ; rien n’arrête plus le sexe. Il
reste qu’une poche de bactéries n’incarne pas l’homme
entier. Cet idéal de la courte vue, si riche de contradictions
qui ne gênent presque personne (et pour cause : en l’éphémère
chacun se sacre dieu), n’entache aucun poème de Charles
Kenneth Williams. À la consommation, celui-ci préfère
l’interrogation. Penser le monde, c’est s’agrandir
à ses dimensions ; un caddie suffit à le dépenser.
À chacun ses joies ! Pourtant penser, c’est déjouer,
prévoir, éviter la barbarie. Or la lutte pour la survie
révèle le pire que seul l’homme accomplit. La tuerie
peu ou prou mécanique, pas seulement celle d’Auschwitz
et des goulags, car les génocides depuis le Déluge ne
connaissent pas de frontière, fait plus que traverser ces poèmes ;
elle en oriente le cours ; elle englobe aussi les animaux et les
arbres (Ronsard avait déjà dénoncé l’abattage,
et Yourcenar : « abattre ce qui ne peut pas fuir »).
À l’image de ce mal, qui a force de mort, que l’homme
ne veut pas voir, la page est pleine, la poésie incarnée.
Tout ce qu’écrit Williams est en effet concret, depuis
la première découverte jusqu’à l’ultime
violence qu’est l’agonie, en passant par tout ce qui traverse
une existence. Pour entrer dans ce monde qui est en lui et autour de
lui, le vers confine au verset, qui court le plus souvent sur deux lignes.
Il se charge de donner à voir, entendre, toucher, humer, goûter,
aussi bien que de saillir un trait d’esprit et de démultiplier
une saisie jusqu’à sa plus fine ramification. Il y a dans cette œuvre un rapport
à la seconde guerre mondiale, à l’Holocauste, aux
bourreaux et aux victimes, qui devrait étonner puisque l’auteur
est né en 1936 aux États-Unis ; or il n’en
est rien. C’est que réfléchissant sur « ce
qu’on commet au nom de Dieu », dont un tête à
tête entre un rabbin et un SS qui « bat la semelle
en pensant : Tue-le ! Finis-en ! », tandis
qu’une autre fois « on aurait cru des amants »,
Charles Kenneth Williams s’investit tout entier. « Tout
ce qui parle en notre âme se retourne contre nous. »
Et aussi bien : « Nous sommes prêts à tout
/ pour ignorer notre glas silencieux dans la bouche de la mort. »
Comme le moi ne l’éjecte pas de ses parenthèses,
il remonte son enfance, son adolescence au gré de ses nécessités.
Car « les structures morales ne sont que du vent si on ne
les ancre pas dans des événements réels. »
À le lire, on entre de plain pied dans une existence, avec ses
ratés, ses hontes à côté d’éblouissements
certains. Comment ne pas vibrer à des convictions telles que
« notre seul réconfort est l’amour »
et « la rédemption est dans la vie ». Car
si la transcendance relève sans doute du leurre, l’âme
n’en existe pas moins. Un mort est porté en terre ;
cesse-t-il pour autant de parler à ceux qui l’aiment ?
De la sorte accessible, est-il irrémédiablement mort ?
« Quelque chose en nous se perpétue […] / comme
une maison vide incarne des présences élémentaires
et comme, attentifs, nous pouvons les sentir. » De même que la fonction de l’image
est de convaincre le lecteur, l’admirable est que Williams n’hésite
pas à consigner ce pacte d’affection que nous devons à
ceux qui nous ont précédés. C’est pourquoi
les poèmes les plus nourris, les plus forts aussi que compte
cette Anthologie personnelle, ressortent naturellement de l’élégie.
Ils accompagnent des disparitions. Mais pour offrir une sorte de survie
à ceux qui sont partis, le poète n’exerce aucun
chantage. La meilleure preuve est qu’il aborde sans détour
la question de l’euthanasie. « Dès que le vieux
comprit qu’il était en train de mourir […] / mais
comment faire si on ne l’aidait pas ? » Les enfants
reculent ; lui plaisante et il leur fait promettre la cruelle assistance.
Quand toutefois le jour et l’heure se rapprochent à éclater
– il faut lire et relire ce poème terrible de vérité.
La grande poésie ne joue pas ; les mots ne sont pas des
osselets ; elle fait accéder à la lumière.
Il y a enfin dans ce livre essentiel une
série de poèmes sur la jalousie et plus largement sur
l’incommunicabilité entre les êtres qui sont des
joyaux, par-delà les célébrations de l’amour,
de la fête des corps à l’endosmose des cœurs.
Tout fait miel, depuis l’odeur des roses que Saadi a tant chantée,
« dont la sérénité me soulève
et m’enveloppe », jusqu’à la méditation
sans retour sur le pardon et la réparation. La grandeur de Charles
Kenneth Williams est d’ensemencer le champ d’une pensée
que le lecteur possède en soi, mais en jachère. Le lire,
c’est grandir. C’est aujourd’hui le poète à
offrir autour de soi, sans plus attendre, sous les étoiles. PIERRE PERRIN |
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