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Alain VEINSTEIN,
Tout se passe comme si
(Mercure de France).
ire Veinstein, c’est faire place à son propre silence,
échouer à sourire faute de pouvoir desserrer les dents,
faire corps avec une absence prévisible. Ce n’est pas tirer
au clair le génocide – le mot n’apparaît pas
dans ces 230 pages qu’il hante pourtant. C’est joindre tout
au plus, dans le secret de la lecture, les lèvres d’une plaie
que découpent les ombres de la composition. Cette dernière
compte sept parties, dont 80 pages pour la plus nourrie, SINON
LA NUIT, qui occupe
le cœur de l’ouvrage. Le poème de Veinstein tient parfois
du fragment qui s’éclaire de ses voisins ; d’autres
fois l’autonomie l’emporte. Quelque rare que soit l’image,
la marge souvent généreuse, la voix nue impose son monde.
On pense parfois à du Venaille, en plus sourd, plus étouffé
encore, à du Venaille à la langue arrachée. Car la
plainte, où qu’elle se ravive en se perdant à la recherche
de son objet, n’est jamais que le cri tuméfié de l’orphelin.
Veinstein, par-delà certains mots qu’il dit ânonnés,
élucide son drame en ces termes :
Quand j’y arrive, j’écris
toujours / sous le regard croisé un jour
/ dans une histoire inhumaine —
/ ce regard tourné vers la survivance.
Outre la première personne, omniprésente
malgré le titre qui impose en la ruinant la fabrique (à
la Ponge), la construction générale de ce poème à
sept branches est ontologique. La langue ici est au service de l’être
; la réciproque n’est qu’accessoire. La fonction de
l’écriture veinsteinniene est, non thérapeuthique,
mais par défaut homéopathique. Il s’agit pour lui
de contenir la peur, l’effroi, l’effarement, la terreur, de
contredire la honte, de se disculper obscurément de l’enfant
perdu, celui qu’on a engendré et celui qu’on fut, et
du mensonge inhérent à l’existence. C’est donc
une poésie de la conscience. Le malaise est aggravé par
le fait que la matrice du drame se dérobe. C’est comme
si elle ne pouvait être atteinte sous peine de mort.
L’attention en conséquence est presque exagérément
portée à son approche, aux tentatives dont l’avortement
quelquefois soulage. Le silence en tout cas prend dans ces conditions
tout son sens ; il est le cordon ombilical qui relie le drame au présent.
Veinstein peut à bon droit rapprocher ses paroles d’une « toux
malade ». L’effort de sa quête est terrible car
elle aboutit à une découverte dont nul ne se relève
:
C’est le commencement —
/ et la lumière, au creux de ma
paume, / n’est que de la chaux morte.
L’écriture dès lors,
si elle met l’horreur à jour, reste impuissante à
la dissiper. On ne peut pas faire qu’on ne se souvienne ; on ne
peut pas intimment mentir contre l’histoire. Écrire rejoint
le travail du fossoyeur.
Est-ce la terre que j’écris
/ pour tout recouvrir —
/ si ce sont là les mots…
On ne peut pas lire Veinstein impunément.
Il n’accuse pas ; son écriture est une plaie vivante. Il
y a là un univers où des mots pareils à des enfants
perdus semblent dévisager la croix de Lorraine. Nul ne pourra jamais
faire que cela n’existe pas.
Pierre Perrin, Poésie1/Vagabondages n° 27, septembre 2001
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