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es propos de Michel Tournier dans Célébrations
: « l’agressivité, la ténacité,
voire un rien de hargne et de teigne, sans quoi on ne pisse
que de l’eau de rose » parcourent les Mémoires
de Saint-Simon [1675–1755]. Zola citait ce dernier,
dans un article de 1878, comme « le plus grand exemple
de l’expression personnelle dans notre littérature.
Chez lui qui a écrit avec son sang et sa bile, [aucune]
rhétorique ; la phrase n’est qu’une palpitation
de la vie, la passion a séché l’encre,
l’œuvre est un cri humain, le long monologue d’un
homme qui vit tout haut ». On va le voir par le menu.
Sans doute l’auteur, qui se jetait dans Nana,
avait dû lire plus que les pages consacrées à
Mlle de L’Enclos : « Ninon, courtisane fameuse,
fut un exemple nouveau du triomphe du vice conduit avec esprit,
et réparé de quelque vertu. Le bruit qu’elle
fit, et plus encore le désordre qu’elle causa
parmi la plus haute et la plus brillante jeunesse […].
Jamais Ninon n’avait qu’un amant à la fois,
mais des adorateurs en foule. » À la différence
du modèle qui par ordre finit au couvent, Nana ne connaît
qu’une vie brève, mais pleine.
Hugo de même n’aurait-il pas puisé son évêque
en veine de sauver Jean Valjean chez Saint-Simon ? Le futur cardinal de Coislin
recevait à sa table une sorte de « seigneur fort pauvreteux »,
quand un matin « les gens de M. trouvèrent deux fortes pièces
d’argenterie de sa chambre disparues […]. Au bout de quelques jours
il l’envoya quérir, et tête à tête il lui fit
avouer qu’il était le coupable. Alors M. lui dit qu’il fallait
qu’il se fût trouvé étrangement pressé pour
commettre une action de cette nature, et qu’il avait grand sujet de se
plaindre de son peu de confiance de ne pas lui avoir pas découvert son
besoin. » Et d’effacer la dette, en tirant qui plus est vingt louis
de sa poche, et de le rasseoir à sa table, et de le prier de tout oublier.
Les Mémoires ont commencé à
paraître en 1829 et sont une rose des vents. Ils irriguent
la littérature qui les suit, ils éclairent sa
contemporaine. De même qu’on peut vérifier
Corneille chez le Cardinal de Retz, les personnages de Molière,
de La Bruyère et des Fables de La Fontaine traversent
en pied les pages de Saint-Simon. Les va-et-vient de la Cour
au classicisme sont ainsi sans nombre. Et l’œuvre
résonne d’autant plus fort qu’elle porte
au clair ce que les « gens de plume » ont dû
composer. Le soliloque de Saint-Simon nourrit, à qui
veut l’entendre, une ruche à visage découvert.
L’auteur, qui n’a cessé de prendre des
notes, connaît de première main tant d’amis
et d’ennemis, tant de ménages et leurs manèges.
S’il est parfois près de s’embourber sur
le protocole, les préséances, tant de prérogatives,
c’est qu’il les a dans le sang, qu’il porte
là sa croix. C’est son chemin, pour restaurer
une grandeur à la noblesse « accoutumée
à n’être bonne à rien qu’à
se faire tuer, à n’arriver à la guerre
que par ancienneté, et à croupir du reste dans
la plus mortelle inutilité ». Dis-moi ton obsession
: « Un dépit amer de la prostitution de mon nom.
» Jamais chiasme ne fut un tel cilice : MON NOM. Duc
et pair, Saint-Simon n’est rien. À cause de Mazarin,
l’exercice du pouvoir lui demeure interdit. Il ne brillera
que le temps de la Régence, de 1715 à 1723,
sobrement. Mais ce ver-là, qui le rongeait, a produit
la soie des Mémoires.
Dans cette faillite de son corps entier, hors duquel il ne peut respirer, «
où le plus grand seigneur ne peut être bon à personne, et
qu’en mille façons différentes il dépend du plus
vil roturier », chaque portrait s’avère vital, devient un
levier. C’est autant de pierres de la muraille à escalader, qu’il
tâte et retâte. En clé de voûte, trône sa majesté
qu’il n’appelle guère que le roi (sans majuscule), sa toute-puissance,
ses adultères, ses bâtards. Saint-Simon ne le tient jamais que
de « rage mue », faute de pouvoir mordre « le roi si enfermé
et si difficile à pénétrer, si rare à approcher,
si redoutable à ses plus familiers, si plein de son despotisme, si aisé
à irriter par ce coin-là et si difficile à en revenir,
même en voyant la vérité d’une part et la tromperie
de l’autre, et toutefois capable d’entendre raison quand il faisait
tant que de vouloir bien écouter ». Est-ce là un propos
injuste ? La nuance répond d’elle-même. À peine est-il
sévère, tandis que le roi lui reprochait de ne songer «
qu’à étudier les rangs et à faire des procès
à tout le monde ».
Hormis quelques amis presque indéfectibles, les autres balancent au gré
des cabales dont est victime ou bien qu’ourdit le duc et pair. Mais que
de portraits inégalés, même chez Balzac, si la société
de ce dernier répond en traits et en vie à celle de Saint-Simon.
C’est que le portrait sous la plume du duc est à chaque fois un
morceau de roi. Cette anthologie en compte une trentaine.
Aucun n’est semblable. On ne connaît pas de « passe-partout
du cœur et de l’esprit ».
Tantôt il commence par l’aspect. « Pour l’extérieur,
un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin,
des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardaient qu’à
la dérobée, mais qui, fixés sur un client, ou sur un magistrat,
étaient pour le faire rentrer en terre. » Sous l’habit «
presque d’ecclésiastique », la marche respire la plus parfaite
servilité. Le tout fait dix lignes. Les deux, trois premières
inclineraient à la sympathie, si au total le président de cour
dont il s’agit n’inspirait la répugnance. Ainsi le détail
opère tel un bélier, sans bruit.
Tantôt il mêle d’emblée le sens moral et le physique.
« C’était une femme d’un grand sens, sage, solide,
d’une conduite éclairée, égale, suivie, unie, qui
n’eut rien de bourgeois que sa figure ; libérale, galante en ses
présents, et en l’art d’imaginer et d’exécuter
des fêtes ; noble, magnifique au dernier point, et avec cela, ménagère
et d’un ordre admirable. » Voilà un éloge de la femme
d’un de ses plus fidèles amis, ministre, parti pour durer ; et
en effet, l’éloge est à la mesure de la piété,
sans bornes. Difficile d’oublier pourtant la restriction « qui n’eut
rien de bourgeois que sa figure » (presque soulignée par le «
noble » qui sous sa plume est un si grand compliment). La vingtième
ligne laisse éclater le bourgeois : « C’était une
grosse femme, très-laide, et d’une laideur ignoble et grossière,
qui ne laissait pas d’avoir de l’humeur qu’elle domptait autant
qu’il lui était possible. » Et de redresser un dernier éloge,
mais du couple cette fois.
L’art, c’est d’abord l’imprévisible. Si à
certains Saint-Simon arrache des cris, c’est que ses pinceaux ont des
griffes. C’est aussi un grand joueur. Conscient qu’on puisse hésiter,
il précise à propos du Dauphin sur lequel il a tant misé
: « Le prodige est qu’en très-peu de temps la dévotion
et la grâce en firent un autre homme […]. Il faut donc prendre à
la lettre toutes les louanges de ce Discours. » Ailleurs, l’ironie
pleut à verse, et il ne s’épargne pas lui-même. C’est
un bonheur de le suivre pour, à défaut de déjouer ses surprises,
au moins tenter d’être aussi vif que lui. « C’était
un grand homme sec, qui sentait son reître, et qui aurait fait peur au
coin d’un bois, avec une jambe arquée d’un coup de canon,
ou plutôt du vent du canon, qu’il amenait tout d’une pièce.
» Même un escogriffe ne se fierait pas aux apparences. « Il
m’avait pris en amitié. »
Au lecteur de pénétrer de la sorte, tête-bêche, parfois
sur plusieurs pages, l’âme sous l’écorce des suppôts
de la famille régnante. Les noirceurs sont si aveuglantes, l’encre
séchée, que les empoisonnements compris emportent la vraisemblance.
Le portrait chez Saint-Simon soutient, couronne ou décapite une existence.
Il en est le cerveau, c’est pourquoi il reste vif. Celle-ci bruit, s’enfle
de faits, d’expériences dont Saint-Simon précise toujours
la source quand il les tient de seconde main. Le roi a dit : tel me l’a
rapporté. « Les affaires les plus pressantes périssaient
entre ses mains. » Ce n’est pas un bon mot. Pour faire rire, il
lui suffit d’une malice, fût-elle un gros mal. Ainsi la jetée
sur ordre de M. le Prince, chez son voisin qui lui refusait sa terre, de «
trois ou quatre cents renards ou renardeaux, qu’il fit prendre et venir
de tous les côtés, par-dessus les murailles de son parc. On peut
se représenter quel désordre y fit cette compagnie et la surprise
extrême de Rose et de ses gens d’une fourmilière inépuisable
de renards venus là en une nuit. »
Non content de faire rire, parfois jusqu’aux larmes, il émeut,
il tord le cœur. Les misères du duc d’Orléans, neveu
du roi et beau-père du Dauphin, tous deux objets de toutes les espérances
de Saint-Simon et tous deux diversement brisés, bouleversent plus d’une
fois. On lui reproche sa partialité. Il témoigne de moins d’œillères
que ses détracteurs. Il distingue clairement une opinion de ce qui vaut
science, et il ne trompe personne sur ce point. C’est à se demander
si on ne lui pardonnerait pas plutôt l’audace de ses évidences.
D’abord il stigmatise en toutes occasions cette cour, son brouhaha auquel
peut succéder « un silence à entendre une fourmi marcher
», son génie de la bassesse au carré, ses raffinements les
plus abjects. Ce sont là ses mots. Chacun « aussi abject dans le
danger qu’audacieux dans la bonasse » sacrifie tout à plaire
« au mépris de la raison et souvent de plus encore, à s’immoler
par toutes sortes de flatteries, de bassesses et d’abandon. » Or
on a remisé les perruques, en France, pas les subventions ni les pénitences.
Le roi avait des espions ; l’Élysée, des écoutes.
Des conseillers aux nuits à cinq chiffres et peut-être davantage
sévissaient il y a peu. L’honnêteté de Saint-Simon
dérange. Elle fait honte aussi bien à Périclès lui-même
obligé de se démettre à cause des affaires qu’à
trop de bandits assermentés par la charge de l’État. Dans
ce domaine, si son analyse des raisons qui font du Trésor (la révolution
n’a pas changé ce terme) un panier percé supporte une révision,
celle de l’entassement des impôts n’a pas pris une ride. Le
moindre remède reste un poison. La cible a changé, non l’esprit
: « Plus vous avez, plus on vous prend. »
Ensuite il a sur la religion des vues terribles. Est-ce
bien faire que faire du bien ? Il se prononce sans équivoque
contre la Saint-Barthélémy et la révocation
de l’Édit de Nantes. Pour la première,
il condamne Rome et « cette cour qui n’avait pas
eu honte autrefois de l’exalter, jusqu’à
en faire des processions publiques pour en remercier Dieu,
et jusqu’à avoir employé les plus grands
maîtres à peindre dans le Vatican cette action
exécrable ». Quant à la page qu’il
consacre à la révocation, elle est dix fois
supérieure à celle de Diderot sur le même
sujet dans L’Encyclopédie. « Tout
retentissait de hurlements de ces infortunées victimes
de l’erreur, pendant que tant d’autres sacrifiaient
leur conscience à leurs biens et à leur repos.
[…] Telle fut l’abomination générale
enfantée par la flatterie et la cruauté. »
Et ce n’est pas une page d’exception chez lui.
Il évoque ailleurs cette folie de « convertir
les huguenots à force de dragons et de tourments ».
Une telle mesure n’est pas si commune chez un catholique,
qui se rendait en cachette, chaque année, à
la Trappe. Il passait là « les jours saints,
sous prétexte d’aller à la Ferté
pendant la quinzaine de Pâques, qui est un temps fort
ordinaire d’aller à la campagne ».
Mais c’est sans doute ce qu’il dit crûment qui reste à
certains en travers de la gorge. Il ne s’agit pas de son goût rabelaisien
pour ce qui touche à la pisse, aux selles et aux trop royaux coups de
pieds au cul. La véracité passe aussi par là. Le pire est
qu’il rend compte de la joie que causent certaines morts. Il l’épingle
chez le roi d’abord à propos de Barbezieux, et chez le peuple en
retour au décès de Louis XIV. Cela forme un étau à
l’intérieur duquel Saint-Simon se place à côté
d’autres. Tandis que chaque mot sous sa plume agit comme une pince, il
paie en effet de sa personne. Durant les affres de la mort de Monseigneur, il
note avec un art qui annonce Rousseau : « Je passai la journée
dans un mouvement vague et de flux et de reflux qui gagne du terrain, tenant
l’homme et le chrétien en garde contre l’homme et le courtisan,
avec cette foule de choses et d’objets qui se présentaient à
moi dans une conjoncture si critique, qui me faisait entrevoir une délivrance
si inespérée, subite, sous les plus agréables apparences
pour les suites. » Et il précise à cette occasion où
il n’a pas ri qu’une telle attitude relève d’une «
liberté des sentiments, humainement pour nous très-raisonnables
». Une telle franchise encombre peu la littérature.
Qu’au contraire, la mort l’abatte à travers un proche tel
que le Dauphin, il assiste à « l’enterrement de la France
» ; un vide affreux lui noue l’estomac. À cette altitude,
l’art de la chute, qu’il possède aussi, éclaire jusqu’aux
ténèbres, tant et si bien que l’homme vaut – et tant
pis pour la modernité qui viendrait « ramper aux reproches »
– d’être pleinement aimé. Il se livre peu à
découvert ; il n’en perce que davantage entre les lignes. Il déborde
d’intelligence. Ses analyses de situation, en même temps qu’elles
se ramifient jusqu’à un rai de poussière, ne se perdent
dans aucune ornière ; elles inspirent la plénitude du jugement.
Capable donc de comprendre, voire de fomenter des cabales, il reste trop sensible
jusque dans son honneur pour les coups dont la cour est pleine. Il sait scruter
jusqu’à l’âme, quand il y en a une (c’est lui
qui précise), mais il bout tellement qu’il ne parvient pas assez
à donner le change. Son « caractère droit, franc, libre,
naturel, et beaucoup trop simple » souffre d’une sensibilité
exacerbée. Il tremble sur pieds dans la tempête. Qu’on l’insulte,
sa « mesure sera de n’en garder aucune ». Au clair cependant
sur tout ce que son esprit a pu approcher, capable de reconnaître non
sans humour ses propres aveuglements, il a gagné mais post mortem sa
couronne. Elle est en papier ; le cachet est d’acide sous la cire. La
plume reposée dément peut-être la fin consacrée à
Mme de Montespan : « À la fin tout sécha, passa et disparut.
Ainsi va le cours du monde. »
Pierre
Perrin, La Nouvelle Revue française n°
557 avril 2001
SAINT-SIMON, Mémoires sur le règne de Louis XIV, anthologie
par Francis Kaplan (Flammarion)
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