|
uatre-vingt-dix-sept poèmes, chacun d’une quinzaine de vers assez
brefs, constituent une sorte d’échelle du verbe où grimper pour
mieux redescendre en soi. Richard Rognet, le vosgien né en 1942,
s’est désormais détaché de l’influence de Bosquet. Il en a conservé
la force de frappe. Et si le sarcasme le tente encore, il a répudié
la sécheresse. Son objet, dans ce recueil, c’est la mort qui se
laisserait bien faire, s’il n’y prenait garde. On connaît le vers
d’Aragon, qui lui-même l’avait repris des anciens : « le temps d’apprendre
à vivre, il est déjà trop tard ». Rognet le refond sans façon :
« À peine le temps de voir / et tout s’éteint ».
Le prix de ce recueil est dans le verbe. « Notre nom s’obscurcit.
» La tenaille ne fait pas partie des mots préférés de Rognet. Pourtant,
sa pensée, son tour d’esprit qui est bipolaire, qui fait se conjoindre
l’impossible et l’évidence, ont tout à voir avec celle-ci. N’écrit-il
pas, en effet : « le pire est entre nos mains » ? Mais son imaginaire
ne convoque pas les outils ; la nature est tout ensemble son berceau
et son tombeau. Ce monde qu’il convoque, à force de mots qui sont
autant d’amorces, le dresse et l’anéantit à la fois. « Nous empilons
/ nos bavardages, nous / ne louons que nous. »
Pourquoi ? « Une écharde / dans l’infini, / oui, c’est moi. » Ce
recueil plante ainsi notre petitesse sous les yeux de tous ceux
qui « aboient / dans l’azur ». Qui dérange-t-il n’est surtout pas
la question. Est-ce qu’évoquer son père suffit à sauver ce dernier
de l’oubli ? Là encore, question hors de saison. Mais la poésie
ne commence-t-elle pas où s’épuise la raison ? Ne donne-t-elle pas
voir, comme le fait Rognet, « l’agonie du matin / visible à minuit
» ? Ce recueil chante le vrai. « Chaque mot prononcé / creuse nos
solitudes. » Cette vérité sur notre dérive confirme, s’il en est
besoin, que Rognet nous conduit à bon port.
Pierre
Perrin, Poésie1/Vagabondages n° 37, mars 2004
|