Pierre-Jean RÉMY,
Dire perdu (Gallimard).
Pour être de l’Académie
française, Pierre-Jean Rémy n’est pas Senghor
dont le tour de force fut d’avoir porté l’émotion
originelle à la dimension d’une micro-épopée.
Il n’y a guère que Jean-Claude Renard aujourd’hui
pour soutenir tant de beauté façonnée après
guerre. Les cinq poèmes rassemblés dans Le Temps
de la transmutation,
au Mercure de France, forment un recueil qui vaut un bréviaire.
Le titre à lui seul incite à lever les yeux.
Qu’offre à son tour le poète
Pierre-Jean Rémy, sans royaume des morts à éclairer,
sans peuple à qui montrer l’exemple, quand même
son double dans le civil règnerait sur des sujets de papier
en butte à une révolution numérique ?
À l’invention de la négritude, qui n’a
pas pris encore toute sa place dans l’histoire littéraire
du XXe siècle,
qu’est-ce qui pourrait répondre aujourd’hui ?
Après la conquête par le continent noir de son âge
adulte, l’homme blanc semble voué au repli. Pierre-Jean
Rémy ne le note-t-il pas lui-même : « quels
pères / pourraient encore désirer ériger
des stèles »? L’âge cependant a
pris le poète dans ses rets et, tandis que sans plus de
kôra ni de balafong il chante à son tour, il entre
peut-être en “regrétude”. Le mot sonne
à frissonner, et pour cause, quand Du Bellay a plus qu’approché
le phénomène. Pierre-Jean Rémy redonne en
tout cas à l’élégie une verdeur, une
vigueur qui conforte son avenir. Après tout, si le solipsisme
appliqué à l’univers paraît une hérésie,
appliqué à l’individu il reste la vérité
viable que confirme ce vers : « Chaque solitude
était un univers. » Quant à la construction
des volumes de poésie de Pierre-Jean Rémy, Yves
Bonnefoy la louait déjà dans la préface donnée
à Retour d’Hélène, en 1997. Et Dire perdu se partage en douze séquences qui,
allant de quelques « renoncements » jusqu’à
des « recommencements », manifestent assez
le sens de la démarche.
Si donc il faut à un livre fort
une architecture (la fameuse cathédrale de Proust) et une
nécessité telle que l’inspiration lui donne
vie et le nourrisse entre les lignes, le présent volume
ressortit à cette catégorie. « Je me
croyais l’arpenteur de plages infinies / que les marées
du temps balaieraient sans répit. » Un autre
poème évoque un « mur qu’on bâtit
à la hâte », et on se prend sans retour
à ce dernier paradoxe :
demain sera frappé d’éternité
et je n’en saurai rien !
Mais plus que la mort en vue, sans illusion
aucune sur cet « autre empire / qui n’est que
de ce monde », peut-être de ce fait justement,
Pierre-Jean Rémy s’attache à une sorte d’inventaire
de ses joies. La fonction de l’écriture, qui ne doit
rien aux résurrections de la mémoire involontaire
chère à Proust, est celle d’un tremplin à
l’intérieur de soi, pour que se retrouve ou perdure
l’émerveillement de l’enfance. Il est demandé
à la poésie de « réveiller / tout
ce que les vanités de l’âge ont endormi / goûter
à nouveau la joie de désirer au-delà du désir. »
Il lui est demandé de conjoindre l’amour de la vie
et la vie de l’amour. Éluard n’est pas loin,
surtout lorsque Pierre-Jean Rémy, dans l’avant-dernière
partie, s’approche du silence qui, écrit-il, « n’est
plus que la lumière éteinte au creux du verbe absent ».
Ce vers d’autant plus personnel qu’il accède
à l’universel témoigne à lui seul de
la légèreté du palimpseste. Il n’est
pas d’art sans culture, et l’ignorance tue l’artiste
dans l’œuf. Qu’en conséquence ici et là
se devine un écho d’Apollinaire à l’évocation
d’un « jeune mort en habit de gala un peu froissé
/ peut-être et les yeux perdus vers celle qui ne le voyait
pas », ou de Verlaine avec ceux-là qui se sont
tus, d’Aragon retraversé de la sorte : « C’était
un temps de démesure — on a pris la mesure / d’une
chapelle au fond d’un pré », c’est
un bonheur de surcroît. Car celui-ci confirme que, malgré
« tout ce vide accumulé par l’âge »,
la poésie échappe à l’insignifiant,
l’esprit lui conserve toute la place ; l’art
enfin reste notre seul recours en face de la mort. « Des
charretées d’adieux nous servent de cercueils. »
Ce ne sont là que quelques aperçus
de ce riche recueil de 230 pages. Qui en effet, de « Narcisse
abhorré » ou de « celui qui défie
l’univers », est Pierre-Jean Rémy par-delà
ses cinquante ouvrages publiés à ce jour ?
Ses « jeux plus qu’hasardeux d’hasardeux
lendemains » sont assurément indispensables
et le voisin de Senghor à l’Académie est aussi
un grand poète.
PIERRE PERRIN in Poésie 1/Vagabondages n° 27 – septembre 2001