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raison d’environ trois pages pour
chacun, Jacques Réda suscite et quelquefois ressuscite les œuvres
d’une cinquantaine de poètes contemporains, de Mallarmé
à Jude Stéfan. « Je ne me propose jamais que
de chercher une sorte de note fondamentale, susceptible de consonner avec
tous les accords qu’une œuvre met en jeu », et cette
note grave et allègre à la fois, toujours d’une exquise
subtilité, Réda la fait vibrer si bien qu’il nous
trouble, car on voudrait pouvoir ne pas le quitter et, dans le même
instant, ouvrir l’autre dont il parle. Mais si nous n’avons
que deux mains et qu’il faut choisir, la mémoire se gorge,
les ponts se multiplient. Pour qui aime la poésie, La Sauvette
comme les Chroniques du bel canto et L’entretien des Muses tiennent en haleine et résonnent
plus longtemps que les meilleurs romans qui s’avèrent aussi
rares que ces grands recueils d’articles.
Le plaisir tient bien sûr à
l’inventaire, où mesurer l’écart et la proximité
de vue – par exemple Aragon est exclu et, de Breton, « j’apprécie
moins ses poèmes », précise Réda –,
mais l’art de ce dernier est tel qu’on se saurait s’en
tenir à une telle litote. Au cœur du livre, en effet, loin
des « aboyeurs de manifestes », Mallarmé
plonge le lecteur dans le monde d’Aller à Élisabethville
où paraît
soudain l’ami Julius et où Réda confie : « le
train est parti, et je me suis endormi en essayant de lire Hérodiade. »
Ailleurs, l’analyse le plus souvent
conduite avec une précision à faire pâlir un docteur
d’université, tant elle est concise et rentre comme une lame
dans un fruit, peut être enchâssée dans un récit
et rejoindre en abyme du sujet lui-même « une féconde
indétermination entre pensée et poésie ».
Il n’est pas besoin de lire tel un
menuisier, le crayon sur l’oreille, pour reconnaître tout
Becker dans ces trois lignes de Réda : « Lourdement
appuyée sur les piquets des relatifs, sa phrase ne rompt avec la
monotonie que dans certaines images, dont le réalisme lui-même
inerte neutralise l’émotion ». Cadou « a
attrapé de bonne heure une forte poétite chronique comme
un rhume » et il manifeste « des petits accès
de populisme lyrique sincèrement hypocrite ». Char « n’a
su constamment se retenir de transposer en termes de foudre des propositions
nuageuses, laissant aux laborieux scoliastes la tâche un peu subalterne
de dénouer ». La prose de Grosjean « fait
l’immatériel palpable, le péremptoire retenu, le familier
grandiose, l’elliptique épanoui comme une rose ou, pour mieux
dire, comme le candide liseron ». Et « frère
Poulot (dit Perros en sa trappe de littérature) » de
jaillir intact « en moraliste qui ne prêchait aucune
morale ».
Ainsi les bonheurs de Réda, on le savait déjà, étoilent
chacune de ses pages. Mais ce qu’il écrit encore de Grosjean,
si l’on pardonne un tel détournement, ne vaut-il pas pour
Réda lui-même : « À ce point, on se
demande si la notion même de grand art offre assez de pertinence.
On s’y tiendra par discrétion ».
Pierre Perrin, La Bartavelle n° 4, “Les Amours” —
Avril 1996
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