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rendre
le peintre d’Ornans sous cet angle dit assez l’ouverture du
compas qui préside à cette étude. Il n’en fallait pas moins
pour saisir et restituer la tendre monstruosité de l’œuvre
et de son créateur. Cette lecture d’un peintre par un écrivain
qui ne triche pas devant ses propres réserves procure un vrai
plaisir. Elle aborde essentiellement quatre aspects. Le premier
vise l’effet produit par la peinture. D’entrée de jeu, Raczymow
dévisage force tableaux, sans courbette aucune. Il écrit ce
qu’il voit, et ce qu’il voit c’est avant tout l’animalité
du peintre. Le paysan perce sous la palette ; le goût est
corrigé. Ensuite, c’est tout naturel, il revient sur ce moteur
que d’ordinaire il est bon de taire : l’ambition. Chez Courbet,
la stratégie de la réussite passe par une mise en mots. Chaque
tableau suscite une réaction qui multiplie les formules-choc.
C’est comme si la pâte faisait l’appât, à tous les coups.
Les écrivains participent à l’opération. Champfleury avec
son réalisme puis, en 1865, Proudhon avec son « discours à
la Homais, ni vrai, ni faux, “positif”, scientiste, la dimension
d’eschatologie socialiste en plus » contribuent à ferrer les
hameçons. D’ailleurs Raczymow incline à penser que Courbet
n’a pas lu le pamphlet posthume. Les deux hommes se sont fait
réciproquement la courte échelle. Proudhon « se sert de Courbet
à des fins idéologiques, comme Courbet se sert de lui à des
fins de promotion scandaleuse ».
Le troisième point de cette belle étude touche à la question
du sens de l’œuvre. Courbet ne se revendique guère un intellectuel.
Il a haï le collège, où il bégayait. La culture classique
ne l’a guère imprégné. Toutefois sa Correspondance
[Flammarion, 1996] atteste une fréquentation des musées en
Hollande, par exemple durant l’été 1846. Courbet a eu le toupet
de faire de sa singularité provinciale un atout parisien.
Il s’est confronté au moule commun, de plein fouet. C’est
ainsi qu’il a imposé ses trognes, la laideur (le tout est
de savoir pour qui, sur quels critères) d’un certain peuple.
Le plus étonnant est le fourmillement d’exégèses que cette
œuvre suscite. Les interprétations de L’Atelier, de
L’Enterrement à Ornans, des Cribleuses de blé,
de tant d’autres tableaux semblent en effet sans borne. Ces
tableaux relèvent, sinon d’une vision, en tout cas d’une composition
très élaborée. Les lectures que propose Raczymow sont toujours
pertinentes. Elles établissent, outre l’animalité du regard,
l’acceptation la plus large du plaisir, la suprématie de la
mort et l’égalité de chacun devant l’inéluctable toutes
évidences que la société d’alors s’efforçait de taire. Ainsi
se comprennent les procès de 1857 intentés à Madame Bovary,
aux Fleurs du Mal et, en 1880, le scandale de Nana.
Enfin ces lectures atteignent quelquefois à cette simplicité
: » Courbet peint sa terre natale comme un corps qu’il connaît,
qu’il arpente, avec lequel lui-même fait corps […] Sa terre
est une femme qu’il a connue enfant, à l’instar du corps de
sa mère. Et c’est peut-être ce corps-là qu’indéfiniment Courbet
peint, dans une transgression majeure. »
Le dernier point, c’est l’hallali. Tout le monde connaît
l’affaire de la colonne Vendôme, l’exil volontaire et le délire
de persécution qui s’ensuivit. Là passe, telle une ombre,
la seule femme aimante qu’on lui connaisse vraiment, au-delà
de sa mère et de ses sœurs. Mathilde : « un encombrant paquet
» pour ce « célibataire-né » pareil à la majorité des artistes
de ce temps-là ! Malgré cet éclairage, qui fait reparcourir
le chemin de l’égalité entre les sexes, cette relation sans
lendemain reste un mystère. L’origine manque ici, le monde
reste étroit, l’amour se meurt à peine éclos. Mais n’est-ce
pas bien ainsi, sur ces cris qui se perdent, ce silence de
deuil ? Qu’ajouter, semble dire Raczymow ? Une « subjectivité
au travail » s’éteint, un livre se ferme. Mais quelle trajectoire
! La pudeur s’efface devant l’outrance. Le poing jeté à la
gueule de la mort appelle le respect. Dont acte. C’est un
beau livre d’accompagnement, un de ceux qui font rêver, sans
cesser un instant de dévisager l’essentiel.
Pierre
Perrin, La Nouvelle Revue française n° 571 [octobre
2004]
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