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LE PAYS LA LANGUE [Sur deux questions de Patrick
Amstutz] |
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Il faut rire avant que d’être heureux, de
peur de mourir sans avoir ri. |
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abiter signifie
vivre, demeurer en un lieu. Or la langue n’est pas un lieu ;
elle est un moyen qu’ont inventé les hommes pour asservir
autrui. Les bêtes qu’on tient pour leur viande n’ont
pas de langue. Elles ignorent tout des dazibaos. Elles se laissent assassiner.
Une caresse, un mot les paient de nos atrocités. Pour nous, l’amour,
fût-il réduit au seul désir de possession, n’a
pas besoin de… ne disons pas de langue, mais de mots. L’emploi
de la langue est totalitaire par nature. La question posée n’a
rien d’innocent. La comparaison qui structure celle-ci, en effet,
force le trait d’égalité entre un acquit culturel
[la langue] et une apparence de choix géographique. Une apparence,
car c’est plus l’habitude qui fait l’habitat… Habiter un pays,
c’est passer dans le lieu qui porte le nom de ce pays une plus
ou moins vaste part de son temps. Or on peut travailler, vivre, aimer,
voire écrire, tout ce que vous voudrez, sur autant de lieux différents.
Si l’on admet cette évidence — l’existence
est faite d’instants qui tout ensemble se chassent les uns les
autres et s’entrecroisent, s’interpénètrent
—, habiter recouvre une notion plus complexe que celle arrêtée
par les dictionnaires. À la lumière
de cette complexité, chacun pouvant comprendre, voire parler
plusieurs langues, en habiter une plutôt que l’autre devient
artificiel. Un tel travaille en anglais, profile ses ruts en russe,
se goinfre en français. Quelle langue habite-t-il ? Le jeu
vaut-il qu’on s’y perde ? Un pays qui n’aurait
pas de langue, en revanche, ne serait rien pour l’homme. L’homme
a marché sur la lune ; il ne l’a pas habitée ;
la lune a fait pschitt ! Le Petit Prince dans le désert,
si la rose ni le renard ne le visitaient pas, mourrait. La vie intérieure
n’abreuve pas seule la solitude. Réciproquement, une langue
qui n’a plus de pays est souvent condamnée. La diaspora
et la déportation ont beau attiser les résistances, les
langues meurent. Le culturel forcené ni les attentats aux couleurs
du passéisme révolutionnaire ne ravigotent que des momies.
Le corse est promis à quel avenir ? La vie d’une langue
est partie prenante de la réussite économique de ceux
qui la parlent. Patience : le chinois dévastera l’américain !
Mais pour l’instant, le français verse à l’égout.
Il prend eau de partout. La mode, la bêtise, l’inconséquence
le ravagent. De même que le Franc n’existe plus qu’en
Suisse, le respect, l’amour de la langue se cantonnent dans les
pays frères. Nos gouvernements de gauche et de droite étranglent
au reste la francophonie. Les signes ne trompent pas. La dépouille
de Senghor n’a pas honoré la France ! Une chose est cependant
certaine. Aucune langue ne remplace un pays. Le désert reste
le désert. La langue sans les sens n’est rien. Ce sont
les sens en effet qui la traversent, la nourrissent. Qui aurait eu l’impudence
de déclarer à Soljenitsyne, en 1974 : « On
ne vous a pas chassé de Russie : il vous reste le russe,
il vous reste la langue ! » Aimer une langue
en revanche, ne peut se faire sans passion. Et voir la langue française
se défaire, s’abandonner, se laisser occuper par la déferlante économique mondiale, voir
ses élites collaborer à son
extinction programmée, se dénigrer elle-même enfin,
fait froid dans le dos. Écrire dans
une langue dont tout porte à penser qu’elle sera morte
dans peut-être un siècle n’engage guère à
l’outrecuidance, à la suffisance. La langue française
court le risque de devenir un charnier, mais je n’habite pas sur
cette frontière. J’y suis invité. La politesse exige
le silence. Dont acte. II. — Possède-t-on une langue
ou est-ce elle qui vous possède ? Le propre d’un chiasme est de verrouiller la pensée.
C’est ce qu’on apprend au lycée. « La
vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie. » Il convient
d’abord de déverrouiller la question. Le double sens ici prêté au verbe posséder
est limpide. Posséder une langue est une petitesse de prof. C’est
une aberration. Le langage met au monde chacun. Mais la grammaire est
sans fond. Il n’est pas un manuel qui résolve tous les
problèmes. Et ne parlons pas du vocabulaire où le premier
corps de métier venu peut coller des milliers d’autochtones.
[Qu’est-ce qu’un arbalétrier dans une charpente ?]
On ne possède donc pas une langue. On la pratique avec plus ou
moins de bonheur. On la fait sienne, on la fait évoluer. Courriel
est canadien ; ce mot-valise est une réussite. L’abracadabrantesque
en était une autre. Ce
mariage forcé de l’enfer avec le non-sens, l’inculture
journalistique l’avait baptisé à tort un néologisme. À l’autre extrémité, une langue
peut-elle posséder un quidam ? Qui croit encore au démon ?
Le structuralisme a triomphé, croit-on. L’inspiration est
passée de mode. La seule utilisation de ce mot fait de celui
qui l’emprunte un réactionnaire. Relisez le Discours
de Stockholm de Claude Simon — un des rares auteurs du Nouveau
Roman qui s’avère inspiré. C’est le véritable
sujet de la question posée. Le détour était peut-être
nécessaire. Pourquoi écrire ? La réponse est complexe,
mais non pas insurmontable. Écrire, pour un écrivain,
c’est rentrer en soi pour mieux en sortir ou — ce qui
revient au même — sortir de soi pour mieux y rentrer. Les
deux attitudes sont complémentaires ; elles se chevauchent.
Au-delà se greffent mille détails. Il y a l’ambition,
la naïveté, le talent dont on ne parle plus, comme s’il
n’avait aucune importance, comme si le travail tenait lieu de
tout. Quelle que soit la nécessité qui commande
à l’écriture (pensez à Balzac, à Saint-Simon),
force est d’intégrer d’autres facteurs. L’écriture
est aussi un acte de communication.
Ce mot fait-il vomir les soi-disant intolérants à l’intolérable,
on n’admettra pas pour autant qu’un auteur n’ait rien
à dire. La littérature pure est une pure imbécillité.
Chaque homme est une mine de désir. Croire l’écrivain
désintéressé, c’est aggraver la complicité
avec les baudruches. La modestie est la qualité d’un homme
sûr de soi. Commère l’aurait-il oublié ? « C’est
entendu, il y a ceux qui écrivent des livres et ceux qui écrivent
tout court. Les uns savent où ils vont, les autres ne le savent
pas, ne le sauront jamais. » La ségrégation,
la suffisance, le sophisme se font ici la courte échelle. Le
propre de « ceux qui écrivent tout court »,
c’est l’inconnu ; les mots attendus sont ceux qu’on
n’attend pas ; mais il n’y a pas de littérature
sans construction poussée à son comble. Sylvie de Nerval l’atteste, entre mille ouvrages. Cependant,
il est plus facile de contredire que de rayonner. Les cliquetis ne garantissent
pas plus le charisme que la semence n’est une preuve d’amour.
Ce sont là pourtant les deux seuls gages de notre pouvoir de
métamorphose. Dans le premier cas, on rend à l’auditeur
l’intégralité de son intelligence ; dans le
second, c’est l’autre qui respire en nous, parce que nous
respirons en lui. — Je laisse le soin de juger si je possède
ma langue ou si c’est elle qui me possède ! Une
langue en tout cas n’est ni un dortoir, ni un trottoir, ni une
villégiature, ni un champ de labour, ni une plage, ni une décharge,
ni un gazon aux reflets anglais. Elle serait plutôt l’origine
du monde — on n’est pas voisin de Courbet pour rien —
et notre linceul, s’il reste un lecteur pour les fins de civilisations,
après que le français aura cessé sa présente
agonie. PIERRE PERRIN — Saute-frontière, 11 octobre 2002 |
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