 Congédier la passion et la raison, c’est tuer
la littérature. Baudelaire, « L’École païenne »,
1852
ean Pérol, né en 1932,
a publié sans précipitation. Son œuvre
poétique compte une quinzaine de titres. Et lunique
roman paru à ce jour, Un été mémorable
(Gallimard, 1998) livre le récit de sa prime adolescence,
en pleine Deuxième Guerre Mondiale entre l’Ain
et Lyon. Comme l’a noté à parution François
Nourissier dans Le Figaro Magazine : « On
dirait que Jean Pérol explicite ici ce qu’il
a invoqué dans ses poèmes. » Ceux-ci
en effet, mais par lambeaux, de façon elliptique, disent
la douleur insurmontable, les leurres du partage amoureux,
le ciel inaccessible. Le poème de Pérol, l’essentiel
de son œuvre, paraît une écharde qu’il
s’arrache de sa chair. Le récit déploie
la guerre et son cortège d’horreurs. Quand un
avion dont les balles ont fait exploser la terre à
côté de l’enfant s’éloigne,
ce dernier découvre une morte tournée vers lui.
C’est dans un champ de pommes de terre. Ailleurs c’est
un charnier à l’entour d’une scierie. La
cruauté sans fond ni bornes de l’homme pour “ses
frères” mine l’œuvre tout entière.
Les premiers recueils épuisés, j’utiliserai
principalement les huit volumes échelonnés depuis
1968 qui proposent à eux seuls plus de mille poèmes.
Tous ces recueils remettent sur le métier l’exorcisme
du traumatisme originel. « Et à la vie /
chien sous la mort / je hurle. »
Du Cœur véhément, le premier paru
chez Gallimard, Jean Grosjean notait dans la Nouvelle Revue
Française l’authenticité, la nécessité,
la vivacité. À propos de l’auteur, il
ajoutait même : « Peut-être son
génie propre est-il d’avoir l’air d’un
miracle. » Cependant, la poésie se situant
à la charnière de la physique et de la métaphysique,
le recueil ainsi loué procède par des accumulations
de sensations et de réflexions. L’effet que produit
le poème est celui d’un encerclement, presque
d’une éviscération du sujet. La lecture
révèle que l’enfance a été
effacée. « Car l’enfant que tu fus
ne s’éveille que plus tard, aux sirènes,
aux bottes, au bruit des mitrailleuses. […] Les avions
sifflent dans les rues, l’innocence enregistre que tout
corps est traqué, l’harmonie dérisoire,
le chaos spontané. » Le volume suivant évoque
« les percés par les balles que pourrissent
les mouches ». Morale provisoire, en 1978,
consigne encore « yeux arrachés fronts sanglants
sous les mouches » et « l’image
morte de la mère sur la terre et les champs ».
En 1998, Ruines-mères n’oublie rien des
sillons noirs et autres miroirs noirs qui ravagent une existence.
L’œuvre tout entière semble ainsi appliquer
un fer rouge sur la blessure originelle. L’enjeu est
de taille. « Vivre, il ne veut que ça. Sa
main s’agrippe, la prise lâche. Toujours retourner
au fond, recommencer, déraper, recommencer, vous comprenez,
sa force s’émiette. » Chez Pérol,
la paix saigne sans répit.
Pourtant avec Ruptures en 1970, le poète avertit
qu’il rompt avec « une écriture périmée ».
La modernité règne alors sans partage. Il ne
la raille pas, il la rallie. Mais dans le même temps
l’allegro désolé de son écriture
entre en résistance. D’un côté il
a toujours privilégié le feu verbal. Son humour
est naturel, quoique d’un noir de seiche. C’est
par cette bonde-là, par les vases communicants de ses
paradoxes, qu’il rejoint les tenants de la “poésie
inadmissible”. Mais d’un autre côté
le jeu chez lui reste crucial. La distance autorise sans doute
le malentendu. Pérol vit et travaille à l’étranger
(dont plus de vingt ans au Japon). Pourtant, dans ce recueil
même, il intitule un de ses poèmes : « La
poésie a toujours un sens. » Et ailleurs,
entre vingt autres exemples qu’on pourrait épingler,
il insère cette profession de foi : « Sans
croire à la suprématie, et sans prendre sa gorge
pour le micro de Dieu, le poète maintient cette grandeur,
cette tradition partout présente depuis les temps,
la cadence verbale, la présence musicale de l’autre
en nous qui a mal, qui parle mal, qui subira les mains liées
la justice et le supplice de la mort, qui hisse quel visage
imperceptible vers ce peu de ciel libre, vers la lumière
du dehors. » La table rase est récusée,
le tragique éclairé, et demeure l’absolu.
Si ce n’est pas là prendre la mode en levrette,
c’est revendiquer une réserve de valeurs. Le
titre de l’ouvrage, Ruptures au pluriel, évoque
en effet des combats. La note liminaire en énumère
quelques-uns. Comment un monde où le viol, le suicide,
la prostitution, la jalousie, la cupidité sont monnaie
courante, aux yeux du poète, ne serait-il pas à
changer ? La fraternité cependant reste un idéal,
qui plus est religieux. En effet il s’agit aussi de
« rompre, afin d’offrir », écrit
Pérol. Ainsi au cœur de la cible, la scène
reste intime qui cède à l’occasion la
place à une Cène déchiquetée.
Dans ce rapprochement avec l’écriture éclatée
de l’époque, Jean Pérol s’est moins
prêté à des exercices qu’il n’a
cherché à pulvériser ses affres. Contre
le culte de la forme, il a travaillé l’authenticité.
Un poème d’Histoire contemporaine, en
1982, décrit le mécanisme de l’inspiration.
Domine une « vision bloquée »
où « les sons deviennent ivres cherchant
leur proie à dire ». D’autres stigmatisent
« le siècle professoral » et
l’inanité de trop de bibelots. Ils réitèrent,
contre les ricanements de tous bords, « le choix
du flot profond, des véhémences sans paroles,
d’une éternité traquée ».
Ruines-mères confirme sans appel : « Les
mots qui tapinent tombent dans la fosse. » L’oubli
attendu remplacé par “la fosse”, le titre
même de l’ouvrage, tout rappelle que l’œuvre
reste aux prises avec le drame originel. La nécessité
de l’écriture est chez Pérol une réalité.
« La poésie a charge de la vie. »
Le poète tient fermement le balancier. Son cri, s’il
crève la page, est préalablement passé
au crible de sa critique d’écrivain. « Pour
saisir (– comprendre et prendre –) véritablement
les mots, il faut souffrir, se battre, et vaciller au centre
du réel. »
Cependant, face à la terreur insurmontable, comment tenir debout ?
Comment circonvenir la mémoire ? L’œuvre
pose des questions qui la dépassent. Pérol souscrit
au devoir de mémoire. Son roman en témoigne.
Pour autant l’histoire ne s’arrête pas comme
un réveil bloqué. Cinquante États, bon
an, mal an, rivalisent d’impunité pour des atrocités
dont ils décorent force héros. Qu’on relise
les notes de Jean-Jacques Rousseau sur la guerre : « Le
peuple ne donne ni pensions, ni emplois, ni chaires, ni places
d’académies ; en vertu de quoi le protégerait-on ? »
Pérol n’apporte pas de réponse politique
à ce problème qui offre la simplicité
d’une aporie. La divine charité, l’égalité
marxiste : deux socles parfaits pour un même échec.
Quand une telle base offre la pureté de l’absolu,
c’est peut-être au sommet que se niche et prolifère
la pourriture. La tête écrase les épaules.
Sans panacée, sans prôner quelque révolution
supplémentaire, Pérol – trop honnête
pour cela – n’en dénonce que plus fermement
les travers de nos sociétés. Morale provisoire,
tout particulièrement les poèmes en prose de
l’épilogue, incrimine les exclusions scolaires
et sociales. Celles-ci bordent le lit de la bêtise carnassière.
Cette dernière répond à la demande en
tenaille de la cupidité de l’élite et
de l’ivrognerie sanguinaire du paria. Le monde n’est
pas cruel ; il est féroce. L’action en solitaire
restant un leurre, l’ultime poème de ce livre
regarde « la plongée dans les autres comme
une immense erreur ». Pourtant le goût du
partage et la fraternité sous-tendent cette œuvre.
Mais l’expérience échoue à « faire
rendre gorge à la honte ». Pérol
ironise sur « la carte du plaisir d’être
au monde dans sa poche ». Il reste un réfractaire.
Le monstre est tapi partout. La générosité
foncière du poète n’en éclate pas
moins, ne serait-ce qu’à suivre sa fidélité
à Roger Vailland. L’ami manque ; le souvenir
lui élève un tombeau sur plusieurs livres. Un
poème de Maintenant les soleils (1972) maintient
explicitement le lien par-delà la mort :
les amis (les premiers) dont la vie nous éloigne
affleurent louangés le soir dans nos paroles
Ils se croient oubliés mais eux seuls nous rejoignent
leur visage en nos corps jamais ne disparaît
La fraternité aux yeux ouverts, loin
des partis, se dissout au reste à l’étranger, dans
une autre langue. Peu importe le mobile de l’exil. La fuite, la
distance, le leurre d’une régénérescence :
« La vie doit te passer dessus comme le feu sur le pré,
seules les cendres font l’herbe verte. » Un sésame
a paru résider dans l’amour. La petite mort réitérée
viendrait peut-être à bout de la mort sans appel par l’enfance
traversée. Le poète en ce domaine force toutes les issues.
Sa recherche est pathétique, à la mesure de sa générosité.
Pérol livre en effet un portrait complet de la femme. Il la comprend
comme un fils et comme un amant, de l’intérieur. Il met
souvent en scène, dans sa gloire sans apparat, le désir,
de sa genèse à son déluge. La fête des corps
sous sa plume délivre les images de la jouissance. Quand « la
femme a des bonds, des écarts, des sursauts de grand poisson
qui agonise sur le sable », l’homme connaît l’orage,
les tremblements, les vibrations, puis la paix comme « la
goutte d’eau tombe des cerises mouillées ».
Ou bien c’est :
une vague de neige au ralenti qui tombe
on glisse dans la poudre des planètes qui s’usent
on monte dans l’obscur vers le Noël des origines
Le but cherché vise moins l’éloge
que l’affranchissement. Comme le montre assez le dernier vers,
il s’agit en effet de sortir de soi, de répudier la guerre
et la haine. L’amour peut-il conférer ce pouvoir, fût-ce
à répétition, avec des temps morts ? Trois
obstacles, semble-t-il, se dressent contre la liberté ainsi recherchée,
l’abolition du passé.
Tout d’abord, l’étendue de la terreur
originelle est telle que celle-ci peut resurgir à son
gré, à tout instant, et tout dévaster.
Le désir qui condense pourtant une énergie considérable,
sur lequel le poète se concentre sans réserve,
ne suffit pas à l’éradiquer. L’acte
dans ces conditions démantelé, le poète,
comme soudain écervelé, est renvoyé à
ses pires angoisses. Quelque « misère éblouissante »
qu’il se veuille, il demande à la femme aimée
une compréhension sans bornes. La compagne idéale
regorgerait de ces qualités-là : « attentive
à la blessure experte à la douceur / empêchant
de surgir la haine pour son sexe / menue presque sans poids
évidemment très sœur / sans oublier la
science exacte de s’enlacer aux mots ». C’est
porter à la perfection la maternité, la sexualité,
la beauté dans son corps et dans son âme réunie.
C’est respirer mieux qu’un rêve incarné.
Quand même une femme assemblerait toutes ces grâces,
quel échec répété ne laminerait,
puis ne déferait le meilleur des couples ?
Ensuite, l’échec surmonté, l’échange
amoureux exige la réciprocité, c’est-à-dire
l’honnêteté en tout. Or comment être
certain de l’autre quand on ne peut rien certifier de
soi-même ? Dans quelle mesure un soupçon
voire un mensonge ne rôdent-ils pas ? À
quoi tient le partage ? Ruines-mères pousse
le doute à son comble. « La femme aime sa
chair par l’excès qui l’agrandit. »
Et Pérol de se demander si celle-ci n’aimerait
pas les hommes pour les hasards de la pariade, et par défaut ?
« Victime que déchirent les loups qu’elle
a choisis / elle geindra plus tard dans ses buissons d’épines
/ la patte prise au piège des fers qu’elle a
placés. » Quoi qu’il en soit d’une
telle suspicion, la pérennité d’un couple,
au fil de ses accords parfaits coupés d’inévitables
fausses notes, relève du miracle. Toute trahison ressuscite
la guerre originelle. L’oubli convoité brûle
de plus belle. La femme est en effet une médiatrice
au deux sens du terme. Tantôt elle réconcilie
l’homme avec lui-même, tantôt elle le sectionne
en deux. Ainsi peut-on lire dans Pouvoir de l’ombre :
« l’amour endort la plainte et permet d’avancer
sur les planches incertaines du temps » et à
la page suivante : « Les empires se rongent,
s’abattent, et de toujours la femme le sait. Pourrir
par le sourire, soumettre à ses plis tendres. L’accouplement
est à ce prix. »
Enfin le troisième et dernier obstacle tient à la nature
même de l’amour. Cet état relève
du don. Il ne s’élève à ses sommets
qu’à la faveur d’un partage sans condition.
Or cette nécessité, que Pérol connaît
et chante comme personne, est ici dévoyée
doublement. Il est demandé à l’amour
un baume, à la femme d’être une écluse,
un nocher même pour gagner un monde neuf. Tôt
expulsé d’une telle chimère, le poète
souffre de surcroît d’une béance affective
telle qu’il épie l’impossible :
oui j’épie par-dessus les fifres de misère
la voix le souffle qui viendrait
balayer le silence pour annoncer que croulent
la méfiance et ces murs où nous mourrons rivés.
Ainsi Pérol, quel que soit l’échec
final de sa quête, présente-t-il de l’amour
un chant exceptionnel par la qualité de son expérience
et la somme de poésie qu’il en a rapportée.
Ce poète aux yeux cernés par l’attente
et l’espérance, comme saisi lui-même d’éternité,
et qui propulse sur la page un rythme endiablé de “paix
sainte”, dit le don, la tendresse, le partage à
sa juste hauteur d’homme. Quand les poètes de
sa génération ou se taisent sur ce point vélique
(c’est le beau titre d’un recueil de 1965), ou
ravalent leur discours à des crudités de triste
promenoir, Pérol nous éblouit par ses nus animés,
sa tendresse et l’acuité de ses réflexions.
Il n’a pas donné de noms à ses femmes
aimées. La taxidermie aragonienne l’en a peut-être
dissuadé. Il a gardé la peau de l’aventure
vive et fraîche comme autant de sources dans ses pages.
L’approche, le partage, l’élégie,
tels sont les trois sommets du poème d’amour
chez Pérol. Tout s’y place à son point
exact de beauté, jusqu’au manque : « et
pourquoi malgré moi ta douceur loin de moi »…
*
L’amour est le sel de l’existence. Mais aussitôt
celui-ci dépassé, se découvre la mort.
Or à quoi sert la littérature, si ce n’est
à tenter de tout comprendre ? Les plus grands,
de Montaigne à Rilke, plus près de nous Jaccottet,
Guyon, parmi les poètes, œuvrent dans ce sens.
À tout le moins ils éclairent l’invisible,
car la vie éclipse la mort.
Le problème n’est pas seulement philosophique,
ou plutôt il appelle les deux approches. Où le
philosophe maçonne une argumentation avec des contreforts,
le poète cherche à nu des étincelles.
Le premier épuise l’obscur, au risque de s’enfermer
avec lui ; le second le met en éclat. L’un
subordonne le monde entier à sa pensée. L’autre
obéit à cela seul qui lui échappe.
Pérol dévisage son destin sans sourciller.
Là encore, lui si intelligent et combien rompu aux
mille audaces du langage s’en tient à l’expérience
augmentée de sa culture et de ses réflexions.
La mort est le revers d’une pièce – un
talent disait-on – qu’aucun regard ne peut traverser
ni renverser. On n’en perçoit que les manifestations
“pour” les autres. L’enfance de Pérol
en a été saturée. La tentation naturelle
serait pour lui de ne pas approfondir ce mystère. Au
contraire il n’en détache guère ses yeux
– qui en reviennent comme brûlés.
C’est que la mort s’est immiscée dans
sa vie même. Elle y a proliféré. Elle
l’a coupé de son paradis à lui. Il écrit
dans Pouvoir de l’ombre, un titre à l’euphémisme
relativement lumineux : « dans la vie n’es-tu
plus qu’un projectile qui fut lancé / et simplement
par cette force poursuit sa course et descend ».
Tombé de la mort, quel être trouve un sens à
sa vie ? Comment et vers quoi rejaillir ? Pérol
ne cerne pas la mort « douce et carnassière ».
C’est elle qui le cerne. Il est son prisonnier, à
une distance qui se laisse mal évaluer.
Si l’amour est, dans la cage, un espace de liberté
qu’un homme peut habiter par intermittence, l’art
permet peut-être une échappatoire. Pérol
s’est chauffé aux profondes lueurs de la page
où Proust fait mourir Bergotte. Il a mesuré
« ce qui ira plus loin que [s]a dalle de pierre ».
Il a fondé un temps une bribe d’espoir sur
ce que Blanchot dans L’Espace littéraire
limite pourtant à une mesquinerie, une faute même.
C’est que l’être qui veut comprendre la
mort doit dépasser le « misérable
regret de ne plus être soi ». Il doit pénétrer
la cohérence de la pensée qui fondait le salut,
quand salut il pouvait y avoir. La mort était le
passage. Mais les dieux ne sont plus et nul homme ne peut
plus être Dieu. Chacun doit donc tenter dans sa propre
existence de naître et de mourir en soi-même,
presque à volonté. Il faudrait parvenir à
une sorte d’orgasme avec le sacré (qui est
cette séparation entre les choses visibles et invisibles).
Dans une telle optique, la postérité n’offre
qu’un pari de pacotille. De surcroît elle se
soucie peu des morts, qui n’en peuvent mais. Il reste
que Jean Pérol ne s’en est évidemment
pas tenu à une telle chimère. Il a bien regardé
la mort et il en rapporte ce qu’il a pu voir :
la mort a des couleurs et des parfums de calme
mais moins – tellement – que cette absence
à être
qui dans la douceur et la coulée lui ressemble
Le poème poursuit, « l’œil
fermé », les retrouvailles avec « cette
neige d’un matin où tu n’as pas posé
le pied ». Un autre poème, antérieur
toutefois, publié dans Asile exil, établit
un parallèle entre « la vengeance merveilleuse
des morts » et celle « fatidique des
vivants ». Sa conclusion est qu’aucun repos
n’existera jamais. Quoi qu’il en soit du vrai
visage de la mort, c’est la surface de la terre qu’il
faudra quitter. À cette considération, l’être
tremble plus qu’à entrouvrir un corsage. La commotion
a ses raisons dont la raison doit pourtant s’accommoder.
Un des intérêts de la poésie de Pérol
réside ainsi dans le refus de l’homme de rendre
sa mémoire. L’acceptation de disparaître
ne s’inscrit en effet que tardivement, vers la fin
des Ruines-mères, et encore le poème
enregistre-t-il au premier vers : « l’errance
a trop duré ». Là encore la mort
agit en repoussoir. Celle-ci rehausse l’exaltation
de la vie, malgré le tragique alentour. L’extrême
tension est partout perceptible. La scansion des vers toujours
nerveuse le laisse assez entendre. Pérol ne peut
détacher son regard du sablier dont lui échappe
la partie supérieure. La perte inexorable, quoiqu’elle
fuie la lumière, ne le laisse pas en repos. Il se
sent « entamé d’heures »
au point de ne plus voir parfois que « l’éternel
tombeau de l’univers ouvert ». Ou bien
il observe : « nul ne sent qu’il est
la cible / que le temps suit en tireur ». Il
se juge au plus près : un « infime
passager » de notre éternité. Comment
alors, meurtri dans son passé, borné dans
son présent, en exil quelquefois dans sa propre peau,
l’avenir sous la faux, gagner la paix intérieure ?
« La paix, c’est la sagesse […] mais
la sagesse, c’est une démission »
écrit-il dans Le Cœur véhément
où il condamne également l’absolu. C’est
un faux, écrit-il encore. Il en appelle cependant
« à sauver : la saveur d’être
au monde ». L’élégie chez
Pérol, qui adoucit le poème, atteint des sommets.
Qu’il interpelle la mère par-delà les
mers ou la dalle du tombeau, qu’il ressuscite l’enfance
et l’odeur du pain frais, il n’en garde pas
moins les yeux ouverts : « La vie, c’est
le tuer. La plante un peu plus haute prend le soleil à
la plus basse. »
Rarement une perception si aiguë de la mort aura rendu
une œuvre aussi vivante. Ce poème d’Asile
exil en sa perfection la donnera peut-être à
aimer sans plus attendre.
Ce que j’attends de toi c’est
l’attention constante la très extrême et orientale
fidélité à l’homme fixe la musique inétouffable sous la
neige du temps mort
le combat pour mes mots quand la mort gommera
ma présence soudain superflue sur les choses
ce que j’attends de toi c’est trahir l’érosion
ce que j’attends de toi c’est veiller dans tes
yeux
entendre dans ta bouche ma bouche qui leur parle
ce que j’attends de toi c’est l’attente
il faudra me porter tu sais
dans tes mains dans tes seins dans ton souffle et ton sang
encore encore un moment messieurs tous les bourreaux
et quand bien après moi tu tomberas enfin
nous tomberons ensemble.
Il y a là, dans cette savante écholalie
que propose souvent la poésie de Pérol, comme
si la voix se donnait en canon sous une voûte romane,
une prière dans son rythme, presque dans son sang,
une déclaration d’amour unique à laquelle
peu d’humains sauraient résister. Pérol
ne s’est pas délivré du saccage de son
enfance. Pourtant certains de ses poèmes s’avèrent
si beaux qu’ils auraient peut-être fait se jeter
à genoux une poignée de S.S. Qui pourrait
oublier qu’à la fin d’Un été
mémorable Jeannot reçoit la poésie
en héritage ? L’homme qui la lui remet
est un rescapé des camps de la mort. Réciter,
lui dit-il, fut sa résistance. Jean Pérol
n’a pas trahi. Ses poèmes comme une houle lèvent
la lumière.
Pierre
Perrin, Autre Sud n° 28, mars 2005
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