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Cependant, à suivre Jean Orizet en
ses fidélités qu’il agrandit en les resserrant,
on resterait à la surface de cette œuvre qui mérite
une plus ample attention. Car si le propos général est
d’exorciser la mort – et en cela Jean Orizet participe bien
de l’art tel qu’il apparaît sur tous les continents
à travers les millénaires –, sa matière à
lui ne laisse pas d’être singulière.
Tout d’abord c’est un observateur
que tout intéresse, et pas seulement l’homme, mais le brin
d’herbe et le cosmos, la mousse et l’oiseau, le tout au
service d’une interrogation sur la place de l’homme sur
la terre.
Dès L’Horloge de vie, qui remonte à 1966, on peut lire
:
-
« Nous regardions
le sel figer sur nos poitrines comme pour recréer,
hors de son élément, et néanmoins
vivante, cette immobile activité dont la puissance
même nous paralysait. »
Ou bien ce poème
de Niveaux de survie
paru en 1978 :
L’HIRONDELLE DE SIDI BOU SAID
« Elle est apparue au moment
où la voix chantante du muezzin appelait à la prière
du soir. « D’abord,
elle a semblé s’immobiliser à la verticale du Café
des Nattes, mais un léger souffle l’a fait glisser sur
son erre, et, l'espace d’une seconde, la ligne de ses ailes s’est
confondue avec celle où la mer et le ciel se marient. « Puis, reprenant sa descente,
elle fut soudain la note mobile et sombre sur le blanc des murs et le
bleu des moucharabieh. « L’air commençait
à sentir le jasmin, une brume tiède montait de Carthage,
quand l’hirondelle plongea vers le port où elle redevint
cette voile dont la magie du lieu lui avait, pour un temps, permis de
quitter la forme. »
Enfin, dans La Poussière d’Adam, la double page intitulée LA TOURTERELLE
DE KOM-OMBO :
« […] Tandis que j’observais
le cylindre du puits et la marche de l’escalier menant au bord
inférieur de la margelle, je vis une tourterelle, très
vive d’apparence, venir s’y poser. Soudain elle se coucha
sur le côté, comme pour se rouler dans la poussière.
Je la quittai des yeux un instant afin d’observer la découpe
en clé de vie formée par l’orifice du puits et de
l’escalier. Cette “clé de vie” était,
pour les anciens égyptiens, un symbole de puissance et de fertilité.
Mon attention revint sur la tourterelle dont l’immobilité
me parut, d’un coup, suspecte. La vie semblait l’avoir quittée.
J’eus peine à le croire et voulus vérifier. Je descendis
les marches menant au puits et poussai l’oiseau du bout de ma
chaussure : paupières closes, il était bel et bien mort.
Sans doute avait-il épuisé son “espérance
de vie”. « Je ne pus m’empêcher de
voir dans ce petit fait resté inaperçu de mes compagnons,
un signe de ténuité face au poids des symboles massifs
qui m’entouraient. Mais j’y relevai surtout l’ironie
du sort qui m’avait fait assister, sur les rives du Nil, à
cette mort emplumée, aussi discrète que pouvaient être
arrogants et démonstratifs les rites pratiqués jadis par
les prêtres de ce temple. L’ère chrétienne
avait commencé, le pouvoir de Pharaon s’achevait, remplacé
par celui des Grecs puis des Romains qui avaient mêlé leurs
divinités à celles du peuple conquis. La tourterelle de
Kom-Ombo était devenue, sous mes yeux, le cadavre minuscule d’un
immense empire évanoui. »
Capable d’embrasser d’un regard,
à partir d’un détail, des civilisations, Jean Orizet
donne à voir aussi le présent du monde. Souvent porté
aux quatre coins de la planète, il consigne dans ses livres la
réalité sous toutes ses coutures.
Les Poèmes,
en 1990, intègrent cette page et ce n’est pas la seule,
après que dans la préface le poète ait rappelé
« le regard des enfants affamés descendant des favellas
de Rio de Janeiro ou celui des jeunes palestiniens
pataugeant dans les égouts à ciel ouvert des camps de
Gaza » :
« À Rio comme à Mexico,
Bombay ou Singapour, l’opulence côtoie la misère
avec une arrogante brutalité. Ici le marbre, la moquette, l’acier
; à côté la tôle, le carton, la boue pour
une survie au jour le jour, sans eau, sans électricité,
sans égouts ; honte de nos sociétés modernes. Quand
le Pape vint en visite au Brésil il manifesta le désir
de se rendre dans l’un de ces bidonvilles. Quelques semaines avant
son arrivée, on le lui prépara sur mesure, en installant
à la hâte le téléphone et l’électricité
après avoir ravaudé puis repeint quelques façades.
À peine le Saint-Père eut-il tourné le dos, tout
fut démonté, ramené à l’état
initial. »
Rio est ainsi la « ville de la beauté
toujours blessée. Cela est vrai du pays tout entier »,
conclut Orizet.
La page ouverte sur un regard d’enfant
« intrigué par une reproduction en couleurs […] d’un
des plus beaux pay-sages du monde, prétendaient mes parents »,
s’achève ainsi sur un témoignage (« cela est
vrai ») indiscutable.
Concrète et sans concessions ou de
nature plus métaphysique, l’observation chez Jean Orizet
se teinte parfois d’un humour que Voltaire eût goûté.
Ainsi ce poème :
-
Dieu ayant inventé l’oiseau,
l’homme inventa la cage. Dieu ayant inventé l’envol,
l’homme inventa la chute. Dieu ayant inventé le ciel, l’homme inventa la terre et sa banlieue, l’enfer, avec ses pavillons de briques flammées
où les oiseaux sont rôtis
au four chaque dimanche d’Apocalypse
Du reste, la réflexion de Orizet est
inséparable d’une ré-flexion sur les masques, qui
court à travers toute l’œuvre, à laquelle d’ailleurs
appartient ce poème des « inventions » et qui le conduit
fort loin. La dernière étape semble être celle-ci,
dans La Poussière d’Adam,
en sachant que « le tain du temps […] mêle tout à
la fois le limon de l’histoire, la mémoire mythique de ce
qui se passait in illo tempore, la
somme des souvenirs personnels, les rêves aboutis, les songes submergés,
les espoirs en jachère, les bonheurs instillés » ;
c’est d’une part, et toujours « pour tenter de comprendre
l’origine du cosmos, de l’espace et du temps qui s’écoule
sur un flot d’énergie », cette parabole de la vie têtue
sous le titre :
LE GINKGO D’HIROSHIMA
« Une image d’Hiroshima nous est
aujourd’hui familière, celle du bâtiment surmonté
d’une carcasse de dôme rappelant un observatoire. Son emplacement
au cœur de la ville correspond à l’épicentre
de l’explosion atomique du 6 août 1945. Dôme et pans
de murs adjacents, percés de fenêtres, ont été
laissés en l’état, pour témoigner. Ce que
l’on remarque moins, face aux ruines, est un ginkgo, arbre à
la résistance et à la longévité exceptionnelles.
Ce ginkgo était déjà là le 6 août
1945 et il fut réduit en cendres comme tout ce qui vivait alentour.
Rien, jamais, ne semblait devoir repousser dans cette zone. Pourtant,
dès le printemps sui-vant, les rescapés d’Hiroshima
virent surgir de la souche calcinée une pousse : la sève
du ginkgo avait résisté au bra-sier atomique. Quarante
ans après, la pousse est devenue un bel arbre […].
« Au-delà de ces théories
une chose est sûre : le ginkgo, lui, est demeuré intact
au travers des mutations de millions d’années sans menacer
aucune espèce ni prendre la place de quelque groupe que ce soit.
Rien n’entame cet arbre : ni insectes, ni champignons, ni parasites,
ni pollution, ni même certaines radiations ou rayonnements, ce
qui expli-querait la survie du ginkgo d’Hiroshima. Pour avoir
ainsi résisté à toutes les convulsions de l’écorce,
le ginkgo est devenu l’ancêtre incontesté des arbres
qui peuplent notre sol. Il est, à sa manière, unique dans
le règne végétal. Peut-être le monde survivra-t-il
dans les racines du ginkgo ? Les hommes de maintenant le plantent au
cœur de leurs grandes cités chaque fois qu’un arbre
d’une autre espèce meurt. Ils exorcisent, par ce choix,
lidée même de dépérissement. »
D’autre part, et comme en réponse
à la question : « faut-il être fou pour avoir du
génie ? », quand la vie est ailleurs, Jean Orizet risque
cette « lente tombée de la nuit » à l’entour
de Pessoa :
« Pessoa est celui qui existe et n’existe
pas ; mieux : il ignore qui, de sa personne ou de ses personnages, possède
ou non une réalité. Il est son propre commencement et
sa propre fin, semblable au serpent Ouroboros clos sur lui-même
et dont la queue prise dans la gueule symbolise la conjonction du début
et du terme, opposant à ce qui se défait ce qui fonde
et lance le mouvement. Pessoa, plutôt que de se détruire
pour créer, selon les mots qu’il prête à Bernardo
Soares, a retourné comme un gant son intelligence à l’intérieur
de la conscience qu’il déléguait à ses “autres”,
se faisant par la pensée “écho et abîme”.
Ces “autres” sont appelés “hétéronymes”.
Le terme n’existe pas dans les dictionnaires usuels. Il faut l’entendre
au sens de prête-nom et
le rattacher au substantif “hétéronymie” signifiant
un état de la volonté qui puise hors d’elle-même,
dans les impulsions ou les règles sociales, le principe de son
action. En cela l’hétéronyme diffère du pseudonyme,
dénomination choisie par quelqu’un pour masquer son identité.
Pessoa lui,masque, démasque et démultiplie ses identités,
mais en gardant un contrôle absolu sur ses personnages. Est-il
schizophrène, simulateur, névropathe, alcoolique ? Difficile
à dire. Tout ensemble peut-être. »
Jean Orizet apparaît lui-même
un « gentleman de l’absurde ». Alain Bosquet, dans
un précédent numéro spécial de la revue
La Sape (en 1983), a consigné la démarche
: Orizet « a décidé que sa part serait de propreté,
de salubrité, de profondeur et de désespoir, dans l’extrême
confort d’un chant impeccable, qui ne permet l’intrusion
d’aucune bavure, d’aucun excès, d’aucun laisser-aller
».
En effet l’observateur aigu qui moissonne
le monde et le temps se double d’un interrogateur à l’humour
grave. Le poète essaie de comprendre la place de l’homme
sur la terre. L’homme habite son siècle en ouvrant son
regard à l’infini, de la Genèse à l’Au-delà.
Sa réserve est naturelle ; la patience, son alliée. S’il
s’interdit toute absence de contrôle, tout cri, tout théâtre,
s’il privilégie les « couleurs vénéneuses
», c’est au service d’une « réalité
nette et bien huilée ». Parole et paraboles vont de pair
chez ce poète racé devenu maître es croquis. Les
appeaux du voyage le font descendre en lui-même, après
Nerval et d’autres, dont Yves Bonnefoy. Dans Le Miroir de Méduse, il confirme sa méthode : «
Pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable,
architecte du vide, je tente de parvenir à la connaissance de
notre condition en prenant l’absolu pour objet d’investigation
». Le Temps qu’il maîtrise aujourd’hui mieux
que personne, Jean Orizet l’apprivoise pour nous. « Tendu
à la face des jours », il est devenu cet « homme
comme un arbre au front précis, fruit de dix mille années,
pour guetter la mort, l’emmener faire le tour d’un propriétaire
qui a disloqué ses limites ». Édifiant toujours
davantage « ce possible Éden où l’Homme délivré
du temps aurait pu être Dieu », l’œuvre bâtie
pour « faire pièce à l’usure des jours »
semble déjà
« jeune de plusieurs siècles » – comme les
couloirs d’un labyrinthe lumineux.
PIERRE PERRIN, La Bartavelle n° 7, octobre 1997
repris dans J. O. Le voyageur de l'entretemps, éd.
Mélis, 2004
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