Roberto
MUSSAPI, Le Voyage de midi,
L’Arpenteur, 1999.
e recueil de poèmes,
traduits de l’italien par Jean-Yves Masson, s’ouvre par
une longue préface d’Yves Bonnefoy qui, malgré sa
complexité, se résume peut-être à ceci. C’est
entendu, en premier lieu, la poésie est personnelle. Cependant
tout individu n’en reste pas moins inscrit dans la société
et l’Histoire, d’une part ; de l’autre, un poète
se nourrit d’une culture de plus en plus sinon universelle du
moins mondialiste. Ensuite, dans la mesure où le poète
ici traduit est aussi un traducteur dans son propre pays, il se pose
et résout force questions esthétiques. Le choix de Mussapi
pour le poème qui tienne la distance, contre la mode du passe-lacet,
enchante son préfacier. Ce choix élucidé, Bonnefoy
loue encore l’angle d’attaque en direction du passé ;
c’est celui « des vivants rencontrant leur mort ».
À ce stade, au reste, il appert que l’amour seul peut conférer
un sens à l’existence. Toutefois, à mieux y regarder
(et c’est le quatrième point), que peut l’amour lui-même
contre la mort ? Puisque rien ne résiste alors, la vie n’a
donc pas de sens. Pourtant lart oppose à cette évidence
un démenti. L’art en effet crée de toutes pièces
un sens qui nie la mort. En final, selon sa logique, Bonnefoy pose la
question de l’inconscient. Peu de poètes, même parmi
les surréalistes, lui accordent une place. Et il achève
là sa réflexion, devant une œuvre « toute
trempée d’inconscient ».
Ces poèmes, que traduit Jean-Yves
Masson avec un talent certain, étonneront sans doute au premier
abord le lecteur français. Le fait est que le poème articulé
sur une sorte de récit, comme Apollinaire l’a pratiqué
notamment dans “La Maison des morts”, passe aux yeux de
beaucoup aujourd’hui pour une vieillerie, quand ce n’est
pas un déni de poésie. Dans la mesure où de surcroît
la langue ménage rarement la surprise d’un oxymore, d’une
image neuve, le lecteur devra peut-être s’accoutumer au
tour d’esprit qu’elle recèle toutefois. En tout cas,
cela en vaut la peine. Car ces poèmes traitent, bien que dans
une sorte de distance, de l’incommunicabilité entre les
êtres, de l’absence au monde et à soi-même
quelquefois. Il se trouve ici et là des notations limpides ;
ainsi « souffrir c’est ne pas comprendre, / ne pas
aimer ». La part la plus originale de Mussapi réside
peut-être dans la saisie de la multiplicité des perceptions
qu’un individu prend de soi-même en un instant. La série
des SEUILS va dans ce sens et aussi, liés
à l’appréhension de la mort, eux, les grands poèmes
de la fin du volume. Il est à noter encore cet art poétique
en creux que révèle la fin du “Cimetière
des partisans” : Apprends à écrire comme
on apprend / à se souvenir. Deviens homme.
C’est indiquer ici ce que dévoilait en partie la préface
de Bonnefoy. L’art est mémoire du futur. Il faut se détacher
du monde, en même temps qu’on fait accéder ce dernier
à une représentation autonome, par le fait de l’art.
Il faut anticiper sa mort mais aussi et surtout savourer de tout son
souffle son existence.
Roberto Mussapi mérite l’attention
et, davantage, l’affection de ses lecteurs portés par Jean-Yves
Masson. En cette fin de siècle, il apparaît de plus en
plus que la modernité opère encore une révolution ;
celle-ci rejoint pour une part peut-être celle de la Renaissance.
Les modernes d’alors, les Du Bellay, les Ronsard préconisaient,
contre une mode devenue endémique, le retour aux Anciens. C’est
à sa façon ce que propose ce poète transalpin né
en 1952, que la caution de Bonnefoy ancre dans l’avenir.
PIERRE PERRIN, La Nouvelle Revue française n° 552, janvier 2000