|
’éditeur, la collection, le
titre, l’auteur, professeur à Lille III, tout invite à
réserver cet ouvrage à des gens dont la science en impose,
quand au contraire ces pages mettent presque entre les mains du premier
venu des outils de spécialistes. Ce livre, dont l’objet est
de « renouveler un peu l’étude des lettres d’expression
française », s’avère un tambour discret ; il
fait accéder le lecteur à un panorama des littératures.
Il donne à distinguer ce qui reste brouillon et brouillé
la plupart du temps. Il éclaire, au-delà de la recherche
universitaire qui estampille une production, comment s’opèrent
les codifications et les classements, autrement dit quel statut l’Histoire
(ici vive) accorde à certaines œuvres. La définition
des termes, la précision de la méthode, la délimitation
du champ exploré entraînent rapidement le lecteur non pas
seulement à suivre ou accompagner, mais devancer quelquefois la
saisie que ces pages proposent. La seule entorse à ce souci de
clarté, l’exception qui confirme la règle, concerne
la notion de champ littéraire. Comme l’auteur l’emprunte
à Bourdieu, il la suppose connue de tous. Dont acte. Cependant
il s’agit moins, par le truchement de ce numéro, de vulgariser
des clés que de s’interroger avec l’auteur sur l’hétérolinguisme
vernaculaire qui caractérise aussi notre langue. Je vais éclaircir
cet oxymore.
Mais tout d’abord Jean-Marc Moura
rappelle que le français reste une langue internationale de culture,
malgré le petit nombre de peuples qui l’utilisent, le plus
souvent en langue seconde. Il y a deux causes à ce phénomène.
La première est historique. « Il y a deux cents ans, la France
était le pays le plus peuplé d’Europe (et même,
l’Asie et l’Empire ottoman mis à part, sans doute le
pays le plus peuplé du monde). » La seconde est culturelle.
Bien que la langue française doive son expansion aux colonisations
successives, elle conserve une aura dans laquelle brillent les valeurs
de la liberté. La Révolution française a institué
la démocratie. « La diffusion d’une langue dépend
moins d’une politique linguistique, même volontariste, que
de facteurs comme le poids démographique, la puissance économique
ou l’intérêt que représentent une culture et
les valeurs qu’elle véhicule. » À la lumière
de cette définition, que le français soit battu en brèche
n’enlèverait rien à sa vocation planétaire.
« 49 pays (un quart des pays membres de l’ONU, environ 500
millions d’habitants) “ont le français en partage”
selon la formule officielle. » On le voit, cet ouvrage déborde
la littérature, pour aborder presque à l’espérance,
au troisième millénaire. Un conseil politique est même
donné de « renoncer à un gallocentrisme désuet
».
Le cœur du livre emporte le lecteur
vers les littératures de ce quart du monde (en nombre de pays)
qui s’écrivent en français. Elles aussi s’expriment
pour créer. Or elles n’auraient le plus souvent trouvé
à Paris que de la condescendance. La mère Patrie devrait
tout au contraire ouvrir plus que les bras, les yeux, affirme l’auteur.
Il faut accepter la synergie, la force centrifuge. La littérature
de la capitale a tout à gagner à tomber ses œillères.
Là encore, des lois sont à l’œuvre. On semble
aujourd’hui convaincu que la fiction des vieux pays ne prend plus
guère pour sujet que « l’interrogation infinie de son
artifice », tandis que celle des jeunes nations « interrogeant
la culture établie est ouvertement politique ». Le fait est
que l’intérêt du public pour la littérature
hexagonale à résonance peut-être trop intimiste a
décru. L’auteur aborde peu le problème du nouveau
roman lié aux années soixante, parce que le « caractère
hybride […], la vision d’un monde fissuré, distordu
» qu’ont imposés dans le même temps de grands
écrivains latino-américains témoignent de bouleversements
autrement plus signifiants. C’est le côté royal de
cet ouvrage. La littérature est ici jaugée en fonction de
son pouvoir de conviction, liée à la nécessité
qui l’a fait naître, et d’entraînement du lecteur.
L’auteur donne à voir et plus encore à examiner les
richesses nutritives des œuvres de langue française. Il ne
se borne pas à établir des constats. Il plaide pour un véritable
métissage qui s’opère, mais trop timidement, sous
nos yeux. À l’instar de ce que Césaire, Senghor et
d’autres ont si bien réussi, les “blancs” devraient
s’expatrier, courir le monde. On ne s’ouvre pas l’esprit
sans secouer la poussière de ses sandales. L’erreur est de
chercher à tous prix une voie nouvelle. Le vrai créateur
la trouve presque à son insu. C’est la vie qui la lui impose.
Il est d’autres champs qu’aborde
ce livre et qui enrichissent la méditation. Le plus vaste peut-être
touche à la notion d’une relativité culturelle. D’une
part il n’est plus temps de se mettre la tête dans un sac.
La culture est mondiale, l’art n’a plus de frontières.
La littérature, en même temps qu’elle cherche à
exister à l’échelle du monde, cède du terrain
à d’autres véhicules d’expression plus conquérants,
plus performants. On peut discuter ce point à perte de vue. Gutenberg
n’en est pas à son dernier coup de théâtre.
Sa disparition fera sans doute l’objet d’une longue agonie.
Mais d’autre part est-il tellement certain que la politique et à
l’intérieur de celle-ci l’opposition farouche à
un pouvoir de fait constituent le meilleur mobile de l’art ? L’auteur
le reconnaît implicitement. Une œuvre est le produit d’un
individu social. Le regard sur la société sans un traumatisme
d’ordre individuel, s’il vaut pour son témoignage,
échoue au-delà. L’étude par ailleurs de ce
qu’écrivent les femmes noires montre, selon une citation
de Maryse Condé, qu’elles « s’intéressent
à des choses qu’on appelle intimistes et qui, en fait, sont
des problèmes de société ». Enfin, quiconque
lit par exemple la préface qu’Édouard Glissant vient
de donner à L’Homme rapaillé de Gaston Miron s’en convaincra sans peine, la politique
en art perd de sa pertinence à mesure qu’un pays réalise
son indépendance. Ce que dit en effet l’unique phrase nombreuse
de quatre pages de Glissant, c’est cette stupeur-là que Miron,
le colonisé pourtant, lui aussi, en vient à la paix : «
sa langue est vouée à l’intime autant qu’aux
espaces, à ce murmure aussi bien qu’à cette tornade
». Il n’est que de lire ces deux poètes en français
dans le texte de leurs pays lointains. La paix gagnée, l’intimité
qui supplante le social n’effacent pas la politique, elles l’assument.
Le passéisme en la matière (les complaisances sous la lampe)
dissimule une nostalgie des privilèges. Le culte de l’ellipse
et du non dit accrédite ces tares, que dénonce aussi ce
livre.
Cependant je n’oublie pas l’oxymore
plus haut levé. Il illustre un pan de cet ouvrage et ouvre de nouvelles
interrogations. Moura ne manque pas d’affirmer que « le monolinguisme
est surtout un mythe – y compris en France ». La coexistence
d’autres langues sur le sol même le prouve. Des français
parlent et écrivent l’occitan, le breton, l’alsacien,
d’autres idiomes. C’est pourquoi « cette pluralité
langagière » peut prendre le nom d’hétérolinguisme.
Comme l’étude porte essentiellement sur les littératures
postcoloniales, l’appellation gagne encore en pertinence. Le lecteur,
à ce stade, mis en appétit par l’intelligence à
l’œuvre, se pose au moins deux questions. La première
est presque chauvine et pourtant naturelle. L’hégémonie
anglophone contamine allégrement le français. Certains substituent
les wharfs aux quais sur des romans entiers, pour se limiter
à un exemple. On parle donc de francophonie, alors que nous sommes
dans notre langue même colonisés. Le livre de Moura ne peut
sur cette lancée que devenir indispensable. Pour autant faut-il
se réjouir de donner sa langue au chat américain ? La deuxième
question touche à la notion de vernaculaire. Au pays s’apparente
une part de l’identité, pour certains. On ne fait pas que
penser dans une langue. Or la France est appelée à se fondre
dans l’Europe. Les peuples colonisés ont dû métamorphoser
leur regard sur le pays natal. Doit-on se faire à l’idée
que des lecteurs, avec l’accent de Montmartre, du Rhône ou
de l’Anjou, considèrent des chefs-d’œuvre français
comme des produits locaux ? L’hétérolinguisme vernaculaire
fait prendre conscience que l’homme, lors même qu’il
cultive une attache, n’est qu’une somme d’intersections,
d’aucuns disent de contradictions, et que son seul avenir, c’est
une dissolution dans ce qui le dépasse.
C’est le mérite de cet ouvrage
d’ouvrir d’autres perspectives, de donner moins des recettes
que le goût d’en découvrir de nouvelles. De quelque
côté que par atavisme ou on ne sait quel sursaut on se tourne,
l’ouvrage de Jean-Marc Moura prouve que la littérature reste
vivante. Quand bien même l’auteur exprime sa préférence
pour « ces littératures de l’intranquillité
» objets de son étude, il rééclaire le monde.
Chacun peut y prendre une place. Ceux qui écrivent, d’où
qu’ils soient à la hauteur de leur talent, et ceux qui prennent
le temps de faire ruisseler d’amour à travers leurs neurones
la beauté quand elle outrepasse la langue perpétuent le
long instantané du monde. Sans témoin-démiurge, que
vaudrait l’avenir ?
Pierre Perrin, la Nouvelle Revue Française, n° 552 – Janvier
2000
|