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ONTAIGNE est le seul écrivain de notre civilisation qui satisfasse à des années sur une île déserte. La langue peut mourir, l’esprit reste grâce à un passeur tel que lui. Les Essais confèrent à chacun en effet une part de mémoire grecque, latine et française. On retrouve à le suivre que les Grecs, avant Apollinaire, ont pratiqué le calligramme ; qu’il y a toujours eu plus de poètes que de lecteurs de poésie ; que la culture répond aveuglément à l’interrogation de l’homme sur la terre. Il a tout embrassé, pesé, chanté. Il a surtout mis en pratique LE DOUTE, jusqu’au cœur des vérités les moins discutées. Mais on le lit de travers. L’éternité part en fumée sous sa plume. « Qui verra l’homme sans le flatter, il n’y verra ni efficace, ni faculté qui sente autre chose que la mort et la terre. » C’est dans le livre II, chapitre 12. La barbarie est stigmatisée, à la mesure des pulsions et des idéologies qui la nourrissent. Quant à le taxer de misogynie, c’est oublier ceci par exemple : « Les femmes n’ont pas tort du tout quand elles refusent les règles de vie qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elles. » Ce ne sont là que des virevoltes, quand tout chez lui affleure les deux infinis, pour le moins. Ce géant tient dans la poche, et il n’est guère d’ami plus fidèle.

PIERRE PERRIN, pour La Mémoire de l’encre, anthologie par jacques Chancel, Éditions n°1/France Inter