|
’irai te chercher nous vivrons sur la terre, c’est un vers de “La marche
à l’amour” de Miron. C’est d’une
simplicité confondante, grandiose. Encore fallait-il y penser,
simplement : « J’irai te chercher nous vivrons sur
la terre ». Miron arrive en poche au moment où la
jeune poésie métaphorise à la Char, à tout-va.
Quiconque la lit un peu, et la moins jeune aussi, se voit tourner des
pages et des pages, sans doute bien troussées mais désespérément
vierges. Pas une odeur qui fasse lever le nez, pas une idée plus
haute que l’autre, quand il y en a. Le talent est au rendez-vous,
mais en vase clos. Ça parle et ça ne dit rien. C’est
à l’attention des jeunes lecteurs que je rappelle ces truismes,
après Georges Mounin qui a salué Miron, « un grand
poète, pour longtemps », a-t-il écrit dans Camarade
poète,
tome 1, chez Galilée, voilà vingt ans. Sans doute n’est-il
pas superflu d’affirmer aujourd’hui que la littérature,
et donc la poésie, ce n’est pas de faire beau-beau, mais de faire entendre sa vérité.
Si l’on admet cette raison d’être-là, écrire,
c’est se trouver. C’est le résultat d’une recherche
où l’imposture ne peut occuper aucune place.
Miron,
lui, fend la foule et retient son lecteur. Le voici en poche. Son livre
unique compte ici soixante-dix poèmes. Si certains ne font que
préparer le feu, d’autres brûlent haut. C’est
là le livre d’une vie. Les grands poèmes de Miron
chantent l’amour. L’amour de la femme et l’amour du
pays. Mais ce grand sentiment est écrit au plus près.
Miron est le poète de l’approche et du rapprochement. Toute
sa pensée tourne autour de ce phénomène. La vie,
à grandes brassées et à grandes enjambées,
porte sa plume. C’est sans doute pourquoi l’enfance tient
peu de place dans son imaginaire. Le pays est à venir ; les collines,
les paysages se rassemblent pour une grande manifestation de reconnaissance.
Tout s’anime, comme un corps de femme aimée, les neiges
et les rocs, les hanches et le désir. « Je n’attends
pas la fin du monde je t’attends. » Et si l’amour
s’en va (comme cette eau courante, disait Guillaume), Miron ne
se résigne pas : « L’absence fait rage », écrit-il.
Il dit la douleur, sans apitoiement, sans brutalité non plus.
Il la dit de telle sorte qu’on la reconnaît : « parfois
dans la foule surgit l’éclair d’un visage / blanc
comme le fut naguère le tien dans ma tourmente ». Ce n’est
pas la métaphore filée de l’éclair et de
la tourmente qui saisit là le lecteur, mais l’aveuglement
de l’abandonné qu’elle révèle, en creux.
C’est tellement évident que nul n’y prend garde.
Mais qui avait dit le mirage en pleine rue, les syncopes de la mémoire
? Peu importe, sauf que Miron renvoie chacun à sa propre existence.
S’il décolle de la réalité, ce n’est
jamais pour jouer les fakirs ni la foire, mais pour la faire plier à
ses exigences « d’homme concret » et de militant.
Il semble que, dans ce monde où
la propreté n’est plus qu’un alibi pour les pires
hontes, et qu’en bonne logique rien n’ait plus de prix que
l’éphémère, la culture conserve un semblant
d’échelle des valeurs. Miron le vrai, qui s’est beaucoup
récité, a trouvé des lecteurs. Les nouvelles vagues
qui vont l’aborder l’aimeront à leur tour. Il est
mort voilà deux ans. Lui qui avait parlé de la «
mort acétylène » reste clair. Il avait raison d’écrire
encore à propos de la mort : « elle ne pèse que
l’ombre de l’ombre ». Le tout n’est pas de survivre.
Les leurres ne valent rien. C’est d’être passé
de tout le poids de sa vie qui compte. À chacun de faire l’addition.
Pierre
Perrin, Poésie1/Vagabondages n°
18 juin 1999
|