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es questions surgissent a priori : tout d’abord que
vaut ce parallélépidède de poids, plus
de sept cents pages non cousues, et de prix, au regard de
la Correspondance du géant Flaubert ? Ensuite,
pourquoi les quarante-huit premières années
de la vie de Yourcenar, soit celles précédant
le succès des Mémoires d’Hadrien,
n’occupent-elles que quatre-vingts pages ? Et puis,
à qui n’a-t-elle jamais écrit —
en sachant que ces trois cents lettres ne représentent
que le sommet de l’iceberg, deux mille étant
d’ores et déjà répertoriées,
qui suivront sans doute. Car par exemple Aragon (le menteur
rouge, il est vrai), Bernanos dont elle a dû aimer,
j’imagine, Nouvelle Histoire de Mouchette et
Les Enfants humiliés, Camus autre amant de la
Grèce (mais il lui a refusé un manuscrit en
1946), Char le « matinal », Cohen (son
attaque si disgracieuse fut tardive), Gracq, Malraux, Mauriac,
Perse ni Sartre n’apparaissent parmi les destinataires.
C’est un peu comme si cette femme avait labouré
presque seule. Elle ne témoigne ici son admiration
qu’à Montherlant, parmi les grands, d’ailleurs
avec des réserves roboratives. Il est vrai qu’elle
a vécu au loin, qu’elle a surgi lentement. Son
rayonnement, tardif mais inexorable, comment le survivant
Gracq le regarde-t-il ? Une question encore : en note
d’une lettre à Bardot, les auteurs — Michèle
Sarde et Joseph Brami — jugent bon de préciser
qui est cette autre gloire nationale ; la postérité
oubliera-t-elle la comédienne ? La pellicule durera-t-elle
moins que le papier, ou bien les auteurs ont-ils plus simplement
pensé aux traductions à venir ?
Ces interrogations n’entament pas la richesse inépuisable
de cette première somme ; les ouvertures qu’elle suscite,
au contraire, le rêve aussitôt en marche, donnent à
augurer du plaisir, du délice, voire de la passion que suscite
le caractère de cette grande femme, avec le bonheur constant
de ses formules et de sa formulation en général (le genre,
par définition écrit dans l’urgence et peu relu,
excuse quelques fautes de syntaxe ainsi qu’un « car
en effet », une « autre alternative »,
et le recours à des néologismes étonnants, telle
une « réexamination »). Au hasard, De Gaulle
au pouvoir est taxé de « militaire chauvin ».
La Loi de Vaillant est étrillée.
À l’autre extrémité, la description de la
maison habitée durant trente ans ravit comme la préférence
affichée pour le froid des « Ardennes... près
de la mer ». Mais cela n’est rien à côté
de l’ampleur de la vision du monde qu’il semble impossible
de ne pas partager avec l’auteur de L’Œuvre au noir.
Dans cette première coupe de lettres — la totalité
de la forêt ne se découvrira qu’avec les années
et par les plus jeunes seulement, puisque ses lettres les plus intimes,
celle de l’amoureuse, dont je ne connaîtrai plus avant la
brûlure ni le chant des épidermes, sont sous scellés
pour cinquante ans — Marguerite Yourcenar se découvre,
socialement, une femme habile, extérieurement d’une humilité
de franciscaine, intérieurement d’une lucidité sur
les autres et soi-même, d’une détermination sans
faille. La pensée apparaît nette, en effet, constamment
nourrie de réflexion. Rien n’échappait à
cette femme, pas même le courage de dire non à des prestiges
qui ne fussent pas fondés, tel ce refus d’écrire
une préface à un livre d’art promis aux plus hautes
considérations, parce qu’elle se refusait la moindre erreur
et que les recherches conduites par les autres eussent dû être
intégralement vérifiées par elle-même.
La réflexion presque sans bornes, que propose cette
correspondance partielle, n’est pas le seul résultat
d’une culture exceptionnelle — Marguerite Yourcenar
semble avoir habité de l’intérieur tous
les arts portés à sa connaissance — mais
aussi d’une vie intense que des passions n’ont
pas manqué de visiter, cependant tendue vers une réalisation
de soi dans le sens de la sagesse, du bonheur presque domestiqué.
Cette sagesse n’offre rien d’abstrait en effet ;
elle n’assemble pas des hypothèses de pure forme,
mais, sentie, palpée, incarnée, elle s’ouvre
à l’existence individuelle et collective comme
elle s’est nourrie d’une analyse constante, historique
et personnelle, des faits, des êtres et de la marche
du monde.
Chaque thème abordé vient parachever l’oeuvre
que tout nous invite à relire. La place manque ici pour établir
les correspondances qui viennent naturellement à l’esprit.
Les auteurs annonçant, dans la préface, que ces Lettres remplissent « trois fonctions essentielles :
accompagner la femme hors de l’oeuvre, accompagner l’auteur
dans son oeuvre, faire oeuvre », voici, en suivant cet ordre,
quelques illustrations ou, à défaut, quelques indications.
Tout d’abord, l’émotion, pourtant contenue,
déborde à la mort de Jerry Wilson. Ensuite, comment n’être
pas sensible à l’évolution personnelle, dont elle
écrit en 1973 : « La distance est énorme entre
le sentiment quasi extatique de l’immensité et de la variété
de la vie, l’ivresse d’être, qui domina dans ma jeunesse,
et celui de l’universel désarroi auquel je suis peu à
peu arrivée » ? Deux remarques éclairent
peut-être ce désenchantement : « On est mélancolique
quand on pense que les hommes sont depuis si longtemps sur la terre
et continuent à ne pas savoir s’arranger entre eux »
d’une part. De l’autre, il reste ce regard sévère
porté sur la femme à divers endroits, ici en regard d’une
phrase antérieure des Mémoires d’Hadrien :
« c’est en partie au misérable petit égoïsme
de la dame très bien qui sent la lavande et s’offre une
petite vie “harmonieuse” que nous sommes redevables du fait
que le chaos continue et grandit ».
L’accompagnement de l’oeuvre est omniprésent ;
toutefois, ce qui nous est révélé, c’est
surtout la recherche des sources préalables, les incessantes
vérifications dans le but de ne rien écrire qui ne soit
le plus possible exact, le sérieux de l’artisan à
l’établi ; les doutes apparaissent, le besoin d’avis
de lecteurs avant la publication, mais le travail à l’établi
proprement dit reste peu ou prou caché. La méthode est
divulguée, non les secrets de fabrication. Encore devine-t-on
facilement que, comme chez Flaubert, ses principaux personnages sont
tirés d’elle-même et de sa vie.
Pour en terminer, car cet article est déjà
trop long, je me bornerai à reproduire quelques vues sur l’art
où elle « fait oeuvre ». Ainsi « toute
réalité décrite en termes non conventionnels est
poésie » ; ou bien « Le mérite
d’un écrivain, sa valeur humaine, et, paradoxalement, la
beauté de son style, se mesurent en grande partie à sa
capacité d’exprimer l’essentiel. » Pourtant
: « le génie de notre époque n’est pas
essentiellement littéraire. » Enfin, elle constate
un état de dégradation volontaire dans la production artistique
contemporaine. L’être humain est, sinon éliminé,
du moins « réduit à n’être plus
qu’une sorte de pantin difforme et épouvanté ».
Cette dégradation se veut une protestation contre l’horreur,
mais elle ne suscite aucune pitié
dans le regard. Marguerite Yourcenar déborde le problème
au moyen de cette interrogation : « L’art ancien, celui
de la beauté formelle, était-il lui-même vraiment
pur, ne contenait-il pas une hypocrisie et un mensonge aussi graves
que la débauche d’aveux et de vanteries démoniaques
d’aujourd’hui ? »
Ces Lettres déjà
peuvent prendre place à côté de celles de Flaubert.
Pierre Perrin, La Bartavelle n° 2, juin 1995
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