Lire la note consacrée au Ciel passant [Rougerie, 2002 et prix Kowalski de Lyon] |
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Jean-François
MATHÉ, Le Temps par moments, éditions Rougerie,
1999.
out n’est-il pas affaire d’attention ? Innombrables
sont ceux qui ont répété après Boileau :
« La critique est aisée mais l’art est difficile.
» Or la critique est un art, sauf à se résigner
au dithyrambe qui, pour tenir lieu d’analyse, ne trompe que les
sots. Le présent ouvrage de Jean-François Mathé,
en même temps qu’il retient l’attention, aiguise la
difficulté. Il vient après une dizaine d’autres
du même auteur. Il compte un peu plus de cent pages. Il se divise
en sept parties. Mais seul le dernier poème de chacune, du moins
des six premières, porte un titre. Celui-ci chapeaute à
l’identique ces poèmes donnés en italiques : Journal
de la deuxième personne. Le lecteur est donc confronté à une petite centaine
de poèmes relativement brefs en vers tantôt rimés,
tantôt libres, ou en prose, embrevés dans une structure
générale qu’un titre unique vient moins éclairer
que ponctuer. Cette absence de dénomination, que parachève
l’absence de ponctuation, relève d’un choix que la
faculté plébiscite et qui se répand fort, peut-être
aveuglément. Au lecteur de passer par le chas de l’énigme
! Il y a là une mode, toujours suspecte d’être commode
pour les imposteurs, en totale contradiction avec le goût monté
en épingle de dire ses textes en public. L’auteur tout
à coup se donne (ou plutôt se vend) qui s’effaçait,
altier, derrière son encre. Dans le cas de Jean-François Mathé,
cependant, tout porte à croire que le choix est délibéré.
D’abord ce poète place en exergue trois vers de Jean Pérol.
Il n’indique pas de quel ouvrage de son aîné il les
a tirés. Ils n’en sont pas moins, avec leur anaphore initiale
de “plus loin”, emblématiques de la démarche
de l’auteur. Il s’agit en effet pour lui de « traverser
les apparences ». C’est ce qu’indique le deuxième
vers du recueil, tandis que la dernière page suggère de
briser les vitres pour sauver leur transparence / de tomber sans cri
du plus haut étage / de rester en sang sur le trottoir /et qu’on
laisse enfin passer le vent / et la beauté de l’invisible
dans les rues. L’élévation, malgré le suicide au
dernier degré, laisse à l’auteur l’occasion
de marcher un peu dans l’existence. La dérive n’est
pas son fait. Tout au contraire paraît concerté, ramassé
en vue d’une ascèse. Il s’agit avant tout de se comprendre
mortel, incurablement mortel, et donc d’anticiper l’éventuelle
trace sinon restante, du moins finale. En ce sens, les injonctions ne
manquent pas : « défais-toi encore un peu plus de toi ».
En vient-il à considérer des beautés, il les déclare
« encore plus belles d’être sans désirs / debout
sur l’oubli de la chair et du sang ». La différence avec le Jean Pérol
de Morale provisoire, d’Asile exil entre autres, du récent Ruines-mères (dont j’ai rendu compte dans le
numéro 14) est patente. Si les deux auteurs font preuve d’une
semblable intelligence qui se joue des concepts et qu’ils cherchent
à l’épuisette des sensations qui accréditent
leur réflexion existentielle, l’aîné pétrit
la femme de toute la puissance de son désir de vivre, tandis
que le cadet baisse la voix comme une mèche dans la lampe pour
mieux quitter tout ce monde réduit à des leurres. Malgré
cette distance que Jean-François Mathé ne cesse d’instaurer
avec le visible et l’indivisible, il tisse un apprentissage au
terme duquel la sérénité l’emporte sur la
déréliction. C’est qu’il porte alentour un
regard qui, dans ses meilleurs poèmes, décuple l’adhésion.
Il a en effet le sens de la formule ainsi que celui de l’image.
Ainsi dans un triptyque à l’amour, on peut lire :
On apprécie ailleurs cette concision
d’ombre portée : le premier amour éclate sans
se disperser.
Et puis cette intelligence sait taire au besoin ses cliquetis. Tant
de femmes rentrent / démaquiller un visage / qu’aucun regard
n’a retenu. Il y a même dans ce recueil une
page, au sujet cerné entre parenthèses “(Sur la
mort d’un chat)”, d’une rare grandeur. Évidemment
il n’était qu’un chat, encore trop jeune pour s’asseoir
en gardien des seuils mystérieux. […] Évidemment, au dernier instant il s’est
débattu contre de l’invisible mais ses yeux sont restés
ouverts, ont fixé les nôtres, pour nous prouver que malgré
notre impuissance il nous préférait aux dieux. La critique est un art difficile qui,
pour donner au lecteur l’envie d’aller voir par soi-même,
doit se frayer un chemin ni trop aride, ni trop stupide. Elle est un
service rendu à la beauté, dont pour un matin de rosée
elle n’épingle guère qu’une goutte. Puisse
l’éclat, le seul qui vaille en cet instant, celui du Temps
par moments,
vous attirer vers lui comme des rois mages. PIERRE
PERRIN, Poésie 1/Vagabondages n° 20, décembre
1999 |
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