|
ves
Martin explique, dans linterview pour le numéro
spécial que je lui ai consacré [revue Possibles
n° 18-19, 160 pages, juin 1979] être venu « à
la poésie, au poème vers lâge de
16 ans ». Il commence par Prévert, bute
sur Apollinaire et Max Jacob. Rilke est sa « grande
passion ». À noter quil ajoute :
« Jamais je noserai le relire. »
On pense à Perros ironisant sur le fait de se détourner
de toutes les femmes de peur de tromper la sienne ! Mais
le trait ne vaut que pour cette idolâtrie de Rilke,
car Martin a lu beaucoup, avec une jubilation toute particulière
pour les poètes mineurs. Sa perception de la
poésie est de lordre du sacré, mais profane.
Aux anges, il préfère le chaperon rouge
Il tient le poète pour « un affairiste du
subconscient, puis le documentaliste du même subconscient ».
Ce quYves Martin place à son sommet, cest
la « transcendance de sa propre mémoire ».
Pourtant, chez lui, la transcendance est un leurre. Il la
refuse. Son univers est donc sans issue.
Dans le portrait que je lui avais alors consacré pour
ce même numéro, javais fait valoir un parallélisme
avec Cesare Pavèse. Vingt-cinq ans sont passés.
Le suicide accompli ne confirme-t-il pas lintuition,
suggérée par la lecture du poème qui
commence ainsi : « Navons-nous pas souffert
le même malheur / En des villes parallèles, par
des rues peu dissociables » ? Cette même
misère sous la ceinture nest assurément
quun épiphénomène, en aucun cas
un tout. Mais elle a nourri le poète, en le tuant à
petit feu. « Il ne sait à quel brûle-gueule
se vouer / Du chancre des petites alliées / Ou du poème
soûl. » Le Marcheur, en effet, cest
le péripatéticien dabord. Cette uvre
chasse limpossible prise
quest lamour.
Limpossible y est traité sous tous ses angles
et sur tous les tons. Lhumour y est au large. « Il
fait un froid structuraliste. »
Poète de la ville, piéton de Paris comme il
se plaisait à le dire, à côté de
Réda, son rival plus ambitieux, Yves Martin offre ceci
de particulier que son univers imaginaire est avant tout campagnard.
On trouve sans peine dans le même quatrain les sex
shops mitrés et les regains. Ses
images, comparaisons et métaphores, ne laissent aucun
doute sur ce sujet. La mémoire enfantine tient en outre
une part importante dans luvre. « Tant
darbres cachaient un amour nouveau. » Elle
incarne le possible, contre le barrage de limpossible
que chaque nouveau jour élève jusquau
vertige. Celle-ci légitime la quête de ladulte.
Ce poème, page 99 de Je fais bouillir mon vin
[éditions Le Pont de lÉpée, Guy
Chambelland, 1978]ne latteste-t-il pas ?
Pourquoi trembles-tu ? Ce nest pas de froid. On
se protège contre le froid. On construit.
On trouve une femme à lhuile féconde,
au mors souple.
On a des amis même sils
napportent pas un mot.
Regretterais-tu (ça tapprendra à mal
répondre) La laisse du chien, la cave à charbon,
Cet hôtel de la rue de lAnnonciation Où
tu te réveillais après les gros chagrins
magnifiques Dans une nuée de fruits, décailles.
On ta trahi alors, mais sur quelle échelle.
On ta chassé, tu ne revenais jamais les mains
vides. Tout plutôt que cette chair Qui ne veut pas donner
son visage, Ne tattire pas, vers laquelle Pourtant tu
tavances.
Toute sa poésie peut se lire de la façon suivante.
Lhomme est en proie à la réalité.
Cest le quotidien, souvent morne, la désillusion,
la frustration parfois. Qu'est-ce qui nous meut ? Le
désir, mille désirs. Ces désirs, pour
Yves Martin, sont le plus souvent contrariés, mal réalisés,
voire irréalisables. Ce sur quoi il bute le renvoie
à sa propre réalité, qui est nourrie
de toutes les plaies et bosses de l'enfance. Les souvenirs
terribles sont innombrables, le grandpère qui
noie les chats, la soupe quon lui faisait ingurgiter
brûlante, tant dautres se pressent à sa
mémoire, à côté de parfaites réussites
sentimentales, de vrais plaisirs gustatifs. Le réel,
quand il se révèle un mur, brise donc le désir
qui ressuscite aussitôt le souvenir. Le cercle est infernal.
Lhumour dYves Martin le contient.
Pierre
Perrin, notes pour un premier hommage Citations
complémentaires
|