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Hugo MARSAN, Place du bonheur (Mercure de France)
e bonheur est sans doute un don, mais en bouton ; il attend pour
éclore que chacun le féconde. Cependant volatil par essence,
le temps de le respirer, le plus souvent il s’est évaporé.
C’est que l’amour entre dans sa composition. On mesure la
difficulté de le faire durer. Il n’en existe pas moins une
place du bonheur que chacun traverse au moins une fois dans son existence.
Tout enfant, on se lance en aveugle dans sa direction, jusqu’au
jour où on l’a dépassée, le plus souvent perdue
à jamais. D’où venait donc cet air que le vent emporte
? C’est du moins ce que chantent les poètes, parce que le
plan qui permettrait de la situer, cette place insaisissable, relève
de la difficulté d’être.
Hugo Marsan consacre ce treizième
ouvrage de sa main à l’élucidation de ce mystère.
Au fil de sept excellentes nouvelles, sa langue à l’image
de chaque intrigue apparaît sobre sans être sèche,
riche sans faire de vagues, exacte à la mesure de l’émotion
qui affleure. Une vie sans affect serait-elle autre chose qu’une
mort sur pied ? Il reste que le bonheur ne se laisse guère appréhender.
En écrivain averti, Marsan convoque avant tout son fantôme,
sans ses fantasmes. Le bonheur cherché en aveugle, l’écrivain
s’efface à demi devant son lecteur. Chaque personnage central
en effet – à qui quelques pages suffisent à donner
chair, voix, odeur, existence en un mot – dévisage à
mots couverts mais sans se dérober jamais l’essentiel. Quel
est le sens de la vie ? Faut-il prendre ou donner, se rendre ou seulement
se prêter ? La vérité n’est qu’un feu
follet, un leurre et l’amour lui ressemble.
L’amour est au cœur de ce livre à
la façon d’une clôture que chacun essaie de franchir
à sa mesure. Si se projeter dans un inconnu qui pour répondre
à l’étreinte et, mieux, faire se conjoindre le désir
et la tendresse conduit à se tromper soi-même en toute bonne
foi, rien n’est sûr, pas même le pire. Pourtant en s’avançant,
malgré qu’on en ait, sur cette toile de tous les risques
où chacun s’épuise à rester sur ses gardes,
on respire, on s’enchante. Que surgisse une trahison d’un
être, de la société, des couperets de tous ordres,
on souffre, mais au moins on ne souffre pas la mort. La nouvelle éponyme
place en tout cas le bonheur dans l’amour, quand bien même
« le mot vous taraude alors que tout est déjà mort
». L’accord, même diminué, entre deux êtres,
à suivre Hugo Marsan, relève du pari. Mais l’auteur,
qui cultive heureusement la discrétion, n’appelle pas Pascal
derrière son épaule ; il n’en établit pas moins
un parallèle avec « les moines qui font le pari du silence
sans être sûrs d’entendre la voix du Christ ».
C’est une des beautés de ce
recueil que de tisser le quotidien aux accents souvent sordides –
le vieux qu’on voudrait enfermer, l’autre quand ce n’est
pas soi-même à rajeunir, les buées de l’adultère
– avec l’envers de la précarité qui gouverne
tout, cet infini que l’ultime souffle seul expulse de chaque poitrine.
Sur ce chemin, les anti-héros et autres héroïnes d’Hugo
Marsan, qu’un triomphe inattendu peut dérouter mais qui le
plus souvent regardent la défaite dans les yeux, trouvent naturellement
place à côté du lecteur. Ils invitent, comme s’ils
ouvraient une porte sans un mot, à rentrer en soi-même. À
lire ce beau recueil, le temps ne semble plus possible des faux espoirs
ni des mensonges. On peut par exemple refuser la souffrance ; c’est
d’autant plus nécessaire que toute victime devient un bourreau
malgré lui. Et de même faudrait-il enfin regarder en face
la tare de l’incommunicabilité foncière, car elle
génère la désespérance, la violence, le suicide
et la guerre sans merci.
Le compas est ainsi, comme les bras, grand
ouvert. À voix basse, en tout cas à mots contenus, relevés
d’odeurs d’enfance et presque de lumière, à
la faveur d’une simplicité de tous les jours, sur des registres
plus variés qu’il n’y paraît, Hugo Marsan a fixé,
non pas l’insaisissable, mais les contours du bonheur, comme l’encre
ici noire fixe la page.
PIERRE PERRIN, La Nouvelle Revue française, n° 558 – juin 2001
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