|
uand
en famille Bébé parvient à écraser entre
ses doigts une mouche, une araignée, on rit de son adresse. Au
jardin, le cousin avise une limace d’un coup de bêche, il
a déjà piétiné deux amours d’escargots.
Plus loin c’est soudain le silence d’une cadette, que rien
d’ordinaire ne fait plier : elle reste frappée à
l’estomac. À perte de vue, un chauffard charge un hérisson
engagé sur la chaussée, quand ce n’est pas un chat,
un chiot et, si l’obscurité le permet, un lièvre.
À quoi bon un coffre sans trophée ? Sinon, combien de
roues aussitôt laminent la dépouille, la bouillie ? La
peau rentre dans la route. Sadique, inculte ou les deux réunis,
le coutumier, l’occasionnel aussi de cette adroite conduite ?
Il assouvit quelle hargne anonyme ? Une telle hérésie
aide à se voiler la face. Le défoulement est sans borne.
Qui aiguise ses prétendus instincts vitaux ne tue que pour survivre,
peut-être, un jour. Les beaux parleurs pullulent, à la
mesure des fanatismes. Tout endoctrine la brute qui s’ignore et
déjà propage ses convictions fraîchement viscérales.
C’est peut-être que chacun retrouve un jour une pente de
son être, descendue tout enfant, dans la lumière de l’innocence.
Qui n’a jamais crevé les yeux d’une poupée ?
Qui n’a coupé une fois les moustaches à un chat
?
Cependant l’aveuglement,
la mauvaise foi, le mensonge, la trahison ne résument
pas l’être humain. La part d’ombre atteste
la lumière. Nos ancêtres empalaient des hérétiques,
sans ménagement. Les marins de Baudelaire se délassaient
avec l’albatros. « L’un agace son bec avec
un brûle-gueule. » Tel vil volatile de la ville
se joue-t-il des fils au-dessus des toits ? Qu’un petit
maître le capture et celui-ci ne fientera plus sans
vergogne. Il lui pousse une tige de fer très près
du cœur, et l’agonie dure des heures. Le poitrail
transpercé lancine ; la torture s’aiguise du
fléchissement d’une patte, d’une aile,
tandis que le sang coagule goutte à goutte. Kosinski
rapporte dans l’Oiseau bariolé que, pris
à un piège, un corbeau voit ses ailes barbouillées
de rouge, sa gorge de bleu et sa queue de vert. Jeté
à la gueule de ses congénères médusés,
ceux-ci plument toutes ses couleurs. La victime retombe en
vrille. À terre, elle ouvre encore le bec. Les yeux
crevés, la peau à vif pleure le sang. L’oiseau
déchiqueté achève de se défaire
dans les labours, sous le ciel. Le bourreau a, son pinceau
à peine reposé, joui d’une petite mort.
En temps de paix tout de même, et
en pays civilisé, ajoutera-t-on, la cruauté reste une
exception. Les adultes ne sont pas des garnements. Le racket s’arrête
à l’école ! Si des voitures brûlent en banlieues,
nul n’a vu de cadavre à l’intérieur. Les camps
sont refroidis, les baraquements démolis, l’herbe a reverdi
jusqu’en Sibérie ! La démocratie étend partout
ses radicelles. La chasse n’est-elle pas plus propre que jamais
? Quel soupçon entacherait les abattoirs et, alentour, les chaînes
de concentrations de veaux, de porcs, de poulets qui les alimentent
? Animaux incarcérés avant d’être sur pieds,
engraissés sans souffler, pressés de toutes parts, frappés
parfois jusque dans le blanc des yeux pour reculer dans des chicanes
de fer, on ne vous fait pas marcher, on vous fait trépigner jusqu’à
la mort. Quant à la femme, elle a gagné en autonomie ;
un crime domestique n’en serait pas moins perpétré
toutes les six secondes, selon Scotland Yard. Outre-Manche, le mâle
en tout bien tout honneur gifle et roue de coups sa moitié, qui
parfois lui rend au couteau sa délicatesse. Bon an mal an, la
France concède à peu près cinquante mille viols
conjugaux. Quoi qu’il en soit, qui, sauf à se salir les
mains, jetterait un homme à l’eau ou le coulerait dans
du béton ? Est-ce qu’on s’étripe jamais pour
autre chose que des idées, ces ombres sans âme ? Est-ce
que la diversité d’opinions, quels que soient les antagonismes
en joue, ne prouve pas la bonne santé de la civilisation ? La
paix sociale, le plaisir, la sacro-sainte économie font de telles
questions déjà un scandale.
Pourtant, tapi partout, le mal attend tout
homme qui n’est pas sur ses gardes. Le diable était bien
croqué, qui fait rire aujourd’hui. Les mythes, et les religions
qui les mettaient en résonance, ne sont plus que des épouvantails,
dans les pays riches. Cela serait sans doute une conquête, si
chacun n’incarnait dans le vide son propre dieu pour épuiser
ses attributs et éprouver sa longévité. L’ambitieux
veut tout connaître, tout expérimenter. Aux autres de plier,
de s’effacer. Sous cet assaut, mieux vaut précéder
le désir, encenser l’intrus. Le bénéfice
ne se fait guère attendre. Un grand feu de brousse coud lèvre
à lèvre les jours et les nuits. Bien ou mal partagée,
la baise à outrance assouvit la concupiscence, jadis rôtie
à souhait. La submerge la surdité. Tout fait fête
aujourd’hui, qui abrutit ses adeptes. C’est le grand soir
tous les matins. Et comme la séculaire modernité à
la mode, hors de quoi chacun suffoque, a institutionnalisé la
table rase, il n’est plus guère de savants sans œillères.
La spécialisation par force achève de borner la méditation.
L’ennui est que, faute d’assise, à la première
chausse-trape, l’autorité verse dans la fosse commune des
médias. À l’instar des chevaux de bois, tout tourne
et la cacophonie couvre les moindres nouvelles. Plus de repères,
encore moins de reprises. La démagocratie chauffe à blanc la soi-disant communication.
La guerre “chirurgicale” couvre
des dégâts “collatéraux” ; l’ordre
cherche la “tolérance zéro”. Il n’est
pas jusqu’où l’on forme l’esprit qui ne propose
des “options obligatoires”, des “premières
priorités” et autres insanités. L’oxymore
créait une troisième dimension ; sa menue monnaie étaye
la manipulation. Quant aux accusations, le silence les enterre. À
l’explosion de trois missiles dans l’ambassade de Chine
à Belgrade, en juin 1999, où s’était réfugiée
la télévision serbe, on a d’abord allégué
une erreur, puis des cartes truquées. La Chine on ne sait comment
calmée, l’éclaircissement attend encore. À
l’heure où le dernier État peut identifier qui fiente
au faîte d’un noyer, pie ou corbeau, des peuples entiers
restent abrutis de mépris. Ainsi, lors des vingt-deux contre
l’Irak en 1991, les télévisions, la presse internationale
ont rétréci, à la Hitler, les moustaches du dictateur
à abattre. Pourtant le vaincu, dont on avait mis la tête
à prix, resta en place. L’incohérence ne s’arrête
pas là. Les justiciers ont outré leur mépris à
nier cent mille morts civils à Baghdad, femmes, enfants, comme
si devaient pourrir au soleil, ventre à l’air, des charognes.
La
paix n’est pas plus sûre. L’avion sud-coréen
qui, après une escale à New-York, a violé le 31
août 1983 l’espace soviétique s’est vu abattre
avec ses 269 personnes à bord : aucun survivant. Devant la réprobation
mondiale, le Kremlin aurait peut-être rougi, si la violation de
son espace n’avait été froidement programmée.
Le pilote acheté par les États-Unis, sa résistance
annihilée d’un « ils n’oseront jamais »,
les satellites U. S. avaient localisé les bases qui leur manquaient.
Le monde a oublié cet épisode à double détente,
avec la preuve du machiavélisme américain établie
six mois plus tard, comme on oublie qu’aux superpuissances les
tiers et quart-monde opposent… leurs impuissances.
Des sans-papiers empruntent des trains d’atterrissage,
des camions frigorifiques pour l’Eldoradoccident qui s’en pince le nez. Ces cadavres
occasionnels, la ruée fiduciaire les chasse comme des mouches.
La fête – le bonheur à perpétuité –
soulage les cols blancs à l’œil rivé sur leur
poche qui cache une puce. Le temps n’est plus de la ruée
vers la poussière, plus des scalps ni du sang, plus de ces nuits
blanches à souffler sur des braises contre des babines retroussées.
L’ordre bancaire, c’est la propreté sans frontières.
Non seulement le boursicotage tient le monde, mais cette dernière
utopie-là, la fureur au fourreau, porte la pureté à
son comble : elle digère proprement ses irréductibles.
Où le communisme fanatisait des masses que les camps purgeaient
à leur rythme, le capitalisme dompte chacun dans sa propre tête,
sans cesser d’en faire un loup pour l’autre, mais aseptisé.
Ainsi des salariés du premier constructeur automobile mondial
qui avaient pris, avec leurs fonds de pension, la tête de leur
entreprise se sont bientôt, rentabilité oblige, pour partie
licenciés eux-mêmes.
Le pessimiste le moins tempéré n’en concède
pas moins un trou d’air au pire des animaux. La Bible
l’a fait d’emblée. Le paradis terrestre
précède la faute originelle et de surcroît
l’ignominie ne commence pas avec Adam, mais avec son
fils. Caïn tue Abel. La justice est à venir ;
la conscience ne précipite en rien le meurtrier dans
sa tombe. Mais tout varie et il existe des périodes
de rachat pour chacun, jusque pour les peuples. Quoi de plus
réconfortant que l’arche de Noé, si on
oublie que le patriarche réchappe du génocide
le plus radical, étendu à toutes les espèces
vivant alors sur la terre ? Le livre qui fonde notre civilisation
ne manque aucune des atrocités qui ont prospéré
depuis, partout.
L’Iiade aussi témoigne. Par-delà le Xanthe teint, la plaine est
à ce point inondée de cadavres qu’il faut y mettre
le feu, et le feu remonte jusque dans le fleuve qui bout « comme
le contenu d’un chaudron où fond la graisse d’un
porc nourri avec soin ». Aux meilleurs, par instant, les phalanges
flottent. Hector a tué Patrocle ; son tour vient. Quoique cuirassé
du même bronze, « de part en part, à travers le cou
tendre, la pointe passa ; mais la trachée, le frêne ne
la coupa point, afin qu’il pût répondre quelques
mots. Il s’abattit dans la poussière. » Le mourant
supplie son vainqueur de ne pas abandonner aux chiens son cadavre. Que
répond avec un regard mauvais le fier Achille ? « Ah !
que ma fureur et ma passion me déchaînent assez / Pour
te dépecer et te manger cru, tant tu m’en as fait ! / Aussi
vrai : personne n’écartera les chiens de ta tête.
» Te dépecer et te manger cru : le héros n’était point barbare ! On a depuis raffiné
les tortures. On dépèce, mais vivant. Le cannibalisme
émeut encore, quand Montaigne a stigmatisé cent fois pire
: « À une autre fois ils mirent brûler pour un coup
en même feu quatre cent soixante hommes tout vifs. » Et
de s’indigner du prosélytisme des bourreaux revenus des
mers…
Le passé reste sans appel ; force
est d’en prendre la mesure. C’est pour un insigne refus
de priorité qu’Œdipe tue son père. La voix
de source d’Antigone qui s’éveille au-dessus d’un
cadavre efface-t-elle le fratricide réciproque ? Rome a justifié
les pires atrocités, et combien de rois à sa suite…
Au petit matin de la Saint-Barthélémy, les survivants
n’ont pas vu le Xanthe, mais la Seine rouge. L’holocauste
des protestants après un génocide dans le Nouveau Monde,
il y avait de quoi nourrir l’humanisme. On a tout jeté
du passé, sauf que la guerre reste sainte.
Rousseau, peu suspect de sottise et encore
moins d’aveuglement, avait posé la bonté à
la racine de l’homme ; il a pu en prendre la mesure encyclopédiquement. Le bon Voltaire l’a renvoyé
à quatre pattes. Et, soit dit en secret, qui ne se réjouit
à l’idée qu’à la porte des enfants
trouvés, Jean-Jacques a possédé son détracteur
? Il avoue l’abandon : il assied sa paternité. Quoi qu’il
en soit, le genre humain réduit la bonté à un fard,
un piège ou une naïveté. Il y a bien le « donne-lui
tout de même à boire » du colonel Hugo à ce
vrai trompe-la-mort que l’espèce de maure trompait en effet. La gourde n’a pas trempé les lèvres
que, sitôt sur un coude, le blessé tire. « Le coup
passa si près que le chapeau tomba. » Hugo a ménagé
là l’exception qui confirme la règle. Quiconque
veut prospérer empiète sur ses voisins ; la plante la
plus haute ravit la lumière sous elle. Quand le même Hugo
écrit Aux Feuillantines,
« Abel était l’aîné ; j’étais
le plus petit », l’innocent point-virgule jette Eugène
à Charenton, vingt-cinq ans chez les fous, jusqu’à
la mort. La bonté du poète ne tait pas le cadet qui le
battait à même son propre talent : elle le tue et prend
sa place.
La barbarie est à ce point universelle
qu’elle fait une bouchée de la bonté. Que surgisse
une utopie dans un état de grâce : le Christ abolit la
loi du talion et la charité restaure le paradis. Mais c’est
alors un homme seul ou peu s’en faut. Une institution met en œuvre
ses idées ; bientôt les pires dérives la gangrènent.
L’Inquisition a achevé l’éternité sous
elle. Le mal passe d’abord par la massification, la pensée
réduite au slogan. La fin justifie les moyens : et la pureté
de la race vaut soixante millions de morts, et davantage encore la dictature
du prolétariat. Dès lors que la tolérance fonctionne
à sens unique, le mal est au large en chacun. Frustré
d’être à peine un maillon dans une chaîne,
une poussière dans un rai de lumière, chacun pose sa petite
grandeur partisane à défaut d’être personnelle
comme le seul absolu qui vaille. L’orgueil parachève les
faiblesses de l’esprit.
Quelle que soit la raison au pouvoir, le
progrès sert d’abord la guerre. La taille a fait les frondes,
le bronze les hallebardes et les canons, et le nucléaire Hiroshima.
La multiplication des désastres est dans l’ordre des hommes
qui l’acceptent. D’abord nul ne voudrait trimer un siècle
en arrière. Et puis, malgré deux guerres mondiales, les
camps, les génocides, combien de famines sinon fomentées
du moins ignorées sans vergogne, malgré trois cents millions
de victimes, la population mondiale n’en a pas moins quadruplé
au vingtième siècle
; même l’ancestrale régulation ne répond plus.
Historiquement en revanche, il n’est pas de nation sans honneur
; le rang exige la force ; et si la Shoah c’est le chaos perpétré
de main d’homme, une armée n’en est que plus nécessaire.
Enfin, de même que l’amnistie ne fait pas l’amnésie,
la concorde n’écarte pas le terrorisme : il n’est
de paix durable que sur des ruines. C’est donc par nature et par
calcul que chacun fait une place à la violence. La multiplication
des témoignages et des œuvres n’y fait rien. Pour
un Sophocle, combien de Brecht et de Ionesco ? Pour un d’Aubigné,
un Ronsard, combien de Céline et de Soljenitsyne en passant par
Primo Lévi ? La pente au crime est le propre de l’homme.
Et avec l’accroissement des populations et des armements par-dessus
la tectonique des grandes puissances, le vingt-et-unièmee siècle
pourrait s’avérer plus meurtrier que ses prédécesseurs.
Nos élites mondiales mijotent, du
moins tolèrent un large obscurantisme. Mettre au clair la violence
aveugle en chaque individu, contre ses pulsions et l’engrenage
qu’engendrent les crises, est une tâche de l’éducation.
Or sous prétexte de démocratie, un comble ! le pouvoir
politique y a renoncé. La médiocrité ne retient
de la marche du monde que sa pitance. Sans mémoire vive, il n’est
pas d’histoire ; sans histoire, l’avenir est orphelin et
le présent une passoire. Qui sème à un quart de
siècle devant soi ? Il ne s’agit pas de geindre ni de déplorer
les girouettes, mais de s’éclairer. Vivre si peu d’années
et se laisser emporter comme un bouchon sur l’eau ! Mais le consommateur
doit comparer le moins possible, jusque dans l’isoloir. La tête
vide achète et vote plus, plus vite et plus fort qu’un
cerveau sur ses gardes. Exit donc la connaissance, la cohérence
et le peu de lucidité. Il n’est plus temps de devenir savant
en ignorances, par la lecture et ce qu’on voudra, quand la vraisemblance
est partout piétinée.
Faute d’éradiquer les idéologies, il
faudrait qu’au moins chacun essaie de les dévisager.
Il ne s’agit pas d’interdire quelque passion que
ce soit, aveuglément ; il s’agit de se donner
les moyens de se ramasser en conscience plutôt que de
se disperser. On ne se mettra jamais tous d’accord sur
une direction idoine. Les moins incultes s’étripent
sans merci sur des sujets futiles ; quelle conviction ne suscite
sa diamétrale contradiction ? Mais au moins que la
moindre voix s’élève après réflexion.
Comment chacun pourrait-il s’y reconnaître s’il
ne démêlait pas soi-même le fil des prétendues
vérités dans lequel il s’entortille sans
y penser ?
Pierre
Perrin, in revue Autre Sud n° 18, septembre 2002
|