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Yves Mabin CHENEVIÈRE, L’Invention du silence (La différence)
oilà cent soixante pages bien peu ordinaires. Tout d’abord,
à suivre la ponctuation, elles exigent le souffle ; il n’est
pas de repos ; c’est un cap, une péninsule, un continent,
une mappemonde que crée la phrase, sinon universelle, du moins
unique de cet ouvrage. Il n’est de point que final. Cependant la
composition générale retient l’attention. Se succèdent
en effet sur les pages impaires soixante-quatorze ensembles de trois quatrains
(sauf une fois, il en est quatre) que complète au verso un distique
(à quatre exceptions près). Il serait donc offert une sorte
de colliers de sonnets, dans une présentation gauchie à
l’image de la langue croisée à part inégale
de baroque et de classicisme. Enfin la lecture exige un effort. Car à
partir d’un sujet grammatical et de réflexion, Yves Mabin
Chennevière fait prospérer une métastase de propositions
que n’allège guère une pléthore d’adjectifs.
C’est son côté baroque. Sans doute conscient d’ailleurs
de sa pente à l’adjectivation, il recourt à la juxtaposition
des noms chère à Hugo. Au vieux socialiste qui chantait
« le pâtre promontoire au chapeau de nuées »,
Yves Mabin Chennevière renvoie l’écho de la langue
meurtre, de l’appel simulacre et des réseaux stigmates, entre autres. Plus généralement,
son poème a pour le trouble dont il procède un goût
d’ombres égorgées, chaudes encore des concepts qui les ont
engendrées. Toutefois le lecteur pressé qui, sur la foi
d’une telle annonce, ne resterait pas incrédule, manquerait,
à se détourner de ce livre, une rencontre. Tel que l’indique déjà
le titre, en effet, L’Invention du silence interroge à l’entour de la mort
que faire, que dire, que taire depuis le ciel jusque sous la terre. Quoi
qu’il en soit, il n’est d’honnêteté qu’à
juger sur pièce :
À l’évidence l’interrogation
est d’ordre métaphysique et cela lui confère une légitimité
que les seuls adeptes du divertissement pascalien, les forçats
de la Fête aux têtes en forme de testicules vides, lui refuseront
peut-être. Il s’en offusquerait peu. Il stigmatise « le
répugnant besoin du bonheur ridicule » ; il sait l’empire
des masques, le « mitoyen silence » et jusqu’à
« l’illusion d’une survie pérenne ».
Il écrit, loin des leurres, la danse de « l’âme
du temps sur l’extinction du monde ». Et passent là
ces vers que la mort même ne peut écarter : « les
vaincus se consolent en rêvant de victoire, / les vainqueurs se
désolent de ne servir à rien. » À qui
douterait encore — seul le fanatique exécute ses doutes et
ses semblables —, j’offre la lecture de l’unique poème
écrit à la première personne dans ce livre :
On voudrait que tout prenne cette altitude
de l’âme au regard de la mort, nue, sans détour, sur
le bord de la fosse ou bien à l’angle du bûcher. C’est
en tout cas sur ce chemin où les épines ne manquent pas
mais où fleurissent aussi les églantiers que nous précède
Yves Mabin Chennevière, tandis qu’indifférente
la terre poursuit sa transhumance. Pierre Perrin, Poésie1/Vagabondages n° 25, mars 2001 |
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