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st-il incongru d’interroger où l’on va ? L’ivresse de la déconstruction,
en art, appelle l’arrêt sur image. Les mouvements littéraires
que retiennent les manuels s’avèrent sans appel. On vient
de passer un siècle, en France, qui a commencé avec Apollinaire
pour s’achever sur Sollers. Et on s’enchante d’en commencer
un nouveau sous l’angle de Houellebecq. Soit ! Ce qui s’écrit
dans les marges, et qui mérite notre regard, demande un espace
de traverse, ici pleinement accordé.
Le recueil de Béatrice Libert vient en effet à contre courant
de ce que je décris plus haut. Le vertige qu’elle célèbre,
annoncé dès le titre, souligné tout au long des six parties,
tendues et variées, tend au “miracle d’exister”. La mode est
à la resucée de la poésie inadmissible ; tant pis pour ses
suiveurs ! Ici, on chante. Une comptine apparaît même dans
un rai de tendresse. Et, comme si cette poétesse belge prenait
un peu la relève de Renée Brock, elle aussi parle de ses deux
fils, de leur “bouche si belle à téter la vie comme un ciel”.
La gravité s’écrit sans peine, presque avec légèreté. « Je
songe, dit la pierre / et j’en deviens sable. » Non contente
de penser, elle aussi, son époque, au point de lui consacrer
une “prière pour le millénaire”, Béatrice Libert pratique
l’évocation la plus concise. « Nos gestes ne combleront jamais
/ l’abîme de nos voix. » Quand il ne reste guère que le polar
pour donner dans la métaphysique, on se réjouit de retrouver
cette dernière au détour d’un poème.
Voilà donc une poétesse, comme on disait naguère une doctoresse
ou une maîtresse, qui écrit des poèmes non seulement lisibles,
mais toniques. Elle est femme et le don l’emporte sur les
ruines du poétiquement correct. Chez elle, où l’image garde
naturellement sa raison d’être, il fait bon lire. Elle n’est
gardienne d’aucun troupeau, c’est bon signe, d’autant qu’elle
n’en aiguise pas moins ses crocs pour parer toute morsure
fatale, prévient-elle.
Les amateurs aimeront à sa juste valeur cette poésie libre,
au seuil d’un siècle bien parti pour de nouvelles impostures.
Pierre
Perrin, Poésie 1/Vagabondages n° 39,
septembre 2004
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