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WYNDHAM
LEWIS : Condamné par lui-même, traduit de l’anglais par Philippe Valentré
(éditions Phébus).
e titre ne renvoie pas à une exploration
de basse-fosse. L’éthique innerve ce roman en forme de croix
qui ne doit rien à Dieu. On touche aux points cardinaux de l’être.
Ce roman, le dernier qu’a publié en 1954 Lewis, marie la
politique et l’histoire à la vie entière. On y respire,
dans l’altitude d’un Kœstler dont les Réflexions
sur la peine capitale
viennent de paraître en Folio, la passion pour le monde, l’intelligence
plus forte que la douleur. L’intrigue est sans faille ; les
analyses les plus fouillées, au lieu d’affaiblir celle-ci,
la relancent sans cesse. Chaque chapitre fait mouche. Ce livre est un
pilier pour l’avenir.
Né en 1882, peintre, Wyndham Lewis
fut un précurseur de Bacon. Son premier roman, Tarr ouvre en 1918 la voie à l’absurde.
En 1930, The Apes of God attaque l’intelligentsia de la Tamise. Lewis ridiculise
l’idéologie marxiste, il devient pestiféré.
Yeats, Eliot, Pound croient à son génie ; mais l’Europe
le dégoûte. Le temps de la guerre, il part pour le Nouveau
Monde. Il meurt en 1957, superbement ignoré.
L’intrigue est lapidaire, le roman
musclé. À la veille de la deuxième guerre mondiale,
l’attention aux événements n’excède pas
celle qu’on porterait à « une rencontre internationale
de football ». Quand même les “joueurs” prolifèrent
sur le terrain, ce n’est pas le moment d’appeler à
la clairvoyance. L’incurie reste la règle. Refusant l’hypocrisie,
le Professeur René Harding renonce à sa chaire d’Histoire,
à Londres. La première partie le conduit à exposer
sa décision à sa famille. Les scènes se succèdent
sans relâche. Portraits et situations, tout est décapé
jusqu’à l’os. L’amour de la mère, une
niaiserie ; celui de la femme du narrateur, un intérêt
bien partagé ; près des sœurs pourtant appréciées,
un banquier et un charognard. René se jette tête baissée
dans la misère. La curée bat son plein. « La
vie est dure pour ceux qui la traitent avec trop de mépris. »
La seconde partie, intitulée LA CHAMBRE, narre trois ans de réclusion. L’hôtel
canadien est louche, animé – il prendra feu –, mais
le travail manque. Le Vénusberg à sa place (« dans
un lit toutes les valeurs sont inversées »), rien n’empêche
« cette machine infernale qu’on nomme le cerveau de tourner
à vide ». La pauvreté, qui cloître le couple,
ignore toutefois « le regard de ces Juifs vêtus de noir
du ghetto de Cracovie. » René, Helen ne vivent pas à
dix dans leur pièce de misère. Et puis, il ne faut pas plaisanter.
« Le gras de notre nourriture encrasse le fond du four. Si
nous le grattions pour en faire des tartines, alors on pourrait se dire
pauvres, encore que les vrais pauvres, eux, n’aient même pas
de gras à recueillir dans le fond de leur four. » La
vérité n’a que faire du bon goût, quand l’ironie
– un régal – pulvérise les convenances. Le narrateur
découvrira, mais après coup, combien ce tête-à-tête
avec le dénuement a représenté pour le couple un
laps de bonheur.
La dernière partie achève
la descente aux enfers. Helen, que taraude l’obsession de Londres
et des siens, voit René se relever socialement. Il enseigne, il
écrit. Il tourne le dos à toute idée de retour. Elle
hait ce pays où il s’enterre. Elle se jette sous un camion.
C’est pour les deux que la vie est terminée. Car il a beau
rejoindre en Amérique une chaire enviable. Il a perdu jusqu’à
la dernière des illusions, même sexuelle : « un
tampon humain contre le froid intérieur ». Il n’est
plus qu’une coquille vide – au milieu d’autres « remplies
pour la plupart d’un peu de bourre universitaire ».
Ce roman est sans concessions. Ceux qui
tiennent à leurs œillères se garderont de l’amener
sous les yeux ; il pourrait les brûler. « Une fois
que la fatalité est reconnue, le pathos devient vulgaire. »
À plus proprement parler, Condamné par lui-même
c’est de la dynamite. La démocratie
est mise à mal, le fond de l’homme récuré mieux
qu’un tas de charbon. Aux antipodes de l’angélisme
qui précède les révolutions, le héros conduit
à « une réévaluation implicite des valeurs
morales et intellectuelles de la société tout entière ».
Celui-ci prévient toutefois : « Je ne prétends
pas voler plus haut que Socrate, Pascal ou Voltaire. » L’estime
pour la France ne s’arrête pas là. Une égale
importance est accordée au New York Times et à La Nouvelle Revue française
[écrit
en 1954]. C’est dire l’étroitesse d’esprit de
notre Anglais qui déclare encore que « la liberté
est liée à une certaine acuité de conscience ».
Autant répudier la médiocratie ! Le vide répond à
l’insolence. Le pouvoir ne corrompt que ceux qui le veulent. La
démocratie sacrifie la qualité à la quantité.
Ce n’est pas nouveau, ce n’est jamais entendu.
La force de ce livre tient à ce
qu’il brasse plus que des êtres de papier : on rencontre
chacun d’eux ; il lève le monde à bout de bras.
L’insupportable, c’est de perdre son temps. Au contraire,
le vitriol purifie l’eau de rose. « Une salve de bons
mots dissipe le brouillard. » Pour être complet (un éloge
sans réserve n’est rien), ce roman compte une naïveté ;
c’est pour mieux accréditer tout le reste : « Je
crois que cette guerre, ou peut-être la prochaine, rendra impossible
la continuation des monstruosités. »
T. S. Eliot tenait Condamné par
lui-même
pour un chef-d’œuvre. Il est temps de lui emboîter le
pas.
PIERRE PERRIN, La Nouvelle Revue française n° 562 – juin 2002
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