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l’amour de la rencontre favorise la rencontre de l’amour,
« les coups de foudre engendrent les muses » ; un professeur
peut accoucher d’une fée, un essai susciter un mythe. Quand
même un doute subsisterait au cœur d’un misanthrope,
la lecture de ces deux cent soixante pages regorge de bonheurs. Parmi
les meilleurs, une archéologie du palimpseste de la Passante
conduit le lecteur du sonnet de Baudelaire au Pérou de Braudeau (paru en 1998). C’est l’occasion
de revisiter, avec un toucher neuf, particulièrement Les Diaboliques de Barbey, le Breton de Nadja et de L’Amour fou, Mandiargues. C’est sacrer des contemporains, dont
Dominique Noguez en son Amour noir.
Plus de trente œuvres s’avèrent ainsi secrètement
se répondre. La plume taille au vif le sujet. Les aperçus
fusent en bouquet qui composent un paysage critique souvent luxuriant.
Le Dictionnaire des mythes littéraires,
que Pierre Brunel a fait paraître aux éditions du Rocher
en 1988, s’enrichira peut-être bientôt de cet apport.
Le cas est exceptionnel : un sonnet engendre un mythe, dans le Paris
amoureux.
À l’origine, le mythe est
un récit d’événements initiaux, tels qu’en
rapporte la Genèse. Sa fonction est d’expliquer une création
du monde, de l’homme, voire d’un comportement de ce dernier
(Œdipe, Antigone). Toutefois le récit, pour rester vivace,
doit être repris, réinvesti par de nouveaux individus.
Les dieux se meurent ; demeurent les hommes. C’est par la littérature
que le mythe se perpétue sans doute le mieux. Et comme le sacré
a perdu de son aura devant la science, et l’homme gagné
peut-être en audace, des mythes plus récents ont vu le
jour (de Tristan à la Loreley). La règle du récit
sans cesse réapproprié reste la clé de leur existence,
qu’ils soient ethno-religieux ou profanes. Le pari de Claude Leroy
est de porter à la lumière celui-ci :
À UNE PASSANTE
La
rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue,
mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une
femme passa, d’une main fastueuse Soulevant,
balançant le feston et l’ourlet ;
Agile
et noble, avec sa jambe de statue. Moi,
je buvais, crispé comme un extravagant, Dans
son œil, ciel livide où germe l’ouragan, La
douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un
éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont
le regard m’a fait soudainement renaître, Ne
te verrai-je plus que dans l’éternité ? Ailleurs,
bien loin d’ici ! trop tard !
peut-être ! Car
j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, Ô
toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Ce poème, écrit le critique,
est celui d’une femme changée en sonnet. À l’analyse
de ce dernier, Claude Leroy consacre une trentaine de pages qui feraient
étinceler l’œil d’un cyclone. Dans ce récit
d’un apparent soliloque, un regard scelle un partage hors de la
vie. « Seul un mort peut […] renaître. » La
passante porte le deuil de l’amour. La confrontation avec une
première version du poème parue dans L’Artiste
en octobre 1860 révèle une correction de taille au vers
dix : « le regard m’a fait souvenir et renaître ». Le verbe et la
conjonction biffés témoignent d’un processus de
remémoration. Si dans la Pléiade Claude Pichois rapproche
en note deux phrases d’une lettre à Marie, Claude Leroy
démontre subtilement que la passante est une mère de substitution.
Dès lors « ce que l’extravagant boit dans l’œil
de la passante, c’est le lait des origines », et c’est
pourquoi ce sonnet s’apparente aussi à un inceste. «
À une passante ne conserve pas la ruine d’un paradis
perdu : c’est une rencontre à compléter et donc
toujours à venir. » Le drame éclate avec «
jamais peut-être ! » auquel il faut
faire rendre tout son suc. Baudelaire avait de l’Éternité
une vue que borne sans doute le poème Une charogne. L’âme aussi se disperse en
cendres.
Le sonnet est donc le récit d’une rencontre, celui d’un
coup de foudre à éclair unique, à peine un
orage sec. Il dévoile un comportement. Il s’avère
doublement palimpseste, dans ses sources et dans ses suites. Baudelaire
s’est peut-être souvenu d’Une allée
au Luxembourg : « Elle a passé, la jeune fille
/ Vive et preste comme un oiseau » ; mais la rencontre chez
Nerval n’a pas lieu. Il s’est peut-être souvenu
d’une nouvelle de Pétrus Borel, Dina, la belle juive.
Celle-ci ignore « la disparition qui transfigure la rencontre
dans le sonnet ». Baudelaire enfin s’est peut-être
nourri d’un poème d’Hégésippe Moreau
: « un enfant gâté qui ne méritait pas
de l’être », a-t-il écrit. Toutefois dans
le poème du confrère et néanmoins ami, où
le terme extravagant répond à la passante, il manque
le deuil et jusqu’à l’œil qu’Éros
attise à le révulser. Quant aux suites du sonnet,
elles s’avèrent innombrables, qui accréditent
le mythe. Par défaut, quel misanthrope ne souscrirait à
cette affirmation : « Les retours de la passante ont enrichi
la rencontre amoureuse d’un fantastique nouveau qu’on
pourrait, dans d’autres contextes, qualifier de nervalien
ou de borgèsien parce qu’il lève les frontières
qui séparent ordinairement le rêve et l’écriture,
mais qui appartient ici en propre à Baudelaire. »
À cette étape de l’étude, une
fugue s’enhardit des variations de ceux qui, nombreux à
la suite de Baudelaire, donnent corps au mythe. Parmi les poètes
les moins attendus, l’intranquille Pessoa prend son « bain
de passantes ». Cependant le sonnet se fait conte, nouvelle et
roman. Parmi les prosateurs, si Maupassant « sujet au mal de la
passante » n’étonne personne, il n’en va peut-être
pas de même pour celui qui jaillit d’entre ses murs de liège,
Proust. Sur cette lancée, c’est à une érection
de ses propres neurones qu’assiste le lecteur. À la convocation
des œuvres par Claude Leroy, se surimpose en effet une liste complémentaire.
Le mythe de la passante devient un théâtre à ciel
ouvert. Pourquoi pas, sinon Gracq, la Vouivre, le Graal, Lolita, La Chute, voire,
par une inversion des sexes, Métro-ciel de Claire Fourier (Actes-Sud, 1996) ? Et pourquoi ne pas
renchérir avec le cinéma ? Il n’y manque pas d’hommes
qui vont à dame, où souffler n’est pas jouir. C’est
assez dire l’excellence de l’essai de Claude Leroy. Il fascine
sans coup férir.
Parmi les analyses les plus fouillées, celle consacrée
à Barbey d’Aurevilly atteint un sommet. L’admiration
qu’on pouvait porter à l’auteur – qui avait
plus que soutenu, défendu Baudelaire – s’en trouve
presque décuplée. Claude Leroy termine ainsi à
son propos : « La Vengeance d’une femme
apporte une contribution, osée
en effet, de l’inceste à l’écriture et de
l’écriture à l’inceste, en établissant
entre deux écrivains une relation qui mérite enfin, pleinement,
d’être qualifiée de palimpsestueuse. » Il précise en note que ce dernier mot-valise
est de Philippe Lejeune. Une telle honnêteté ajoute au
plaisir constant de l’intelligence qu’offre ce livre au
long cours.
Je laisse à découvrir, au
gré de la navigation du lecteur, les croisements avec Aurélien
d’Aragon, Breton à la recherche
d’une « femme-mosaïque », Mandiargues, de son Lys
de mer à « son amour à mort
», tant d’autres enfin qui composent ce « petit traité
de la passante ». Toutes ces œuvres convoquées, ces
oasis rassemblées donnent à aimer une figure d’amante-mère
tantôt lumière et tantôt poussière. L’essentiel
est qu’à travers ce mythe en train d’éclore,
chacun soudain vive à la hauteur de l’exception, comme si
l’amour frappait à sa porte. L’émotion suscitée,
le drame élucidé – qui entrera peut-être dans
le Dictionnaire –, n’est-ce pas un des sens
de la littérature ? La poésie élève encore
l’ultime page où quelques vers de L’Homme rapaillé de Miron le québécois achèvent
– ou plutôt suspendent – l’étude de ce
mythe qui rend l’homme à la beauté.
Pierre Perrin, [intégralité
de larticle dans] la Nouvelle Revue Française,
n° 555 d’octobre 2000
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