Les caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre

II

POURQUOI ÉCRIRE ?

L

es écrivains se rangeant sur deux fronts, Françoise Lefèvre occupe le champ de la nécessité intérieure. À suivre, au fil de ses ouvrages, les réflexions nombreuses qu’elle consigne sur ses raisons d’écrire, on perçoit chez elle plusieurs pôles d’attraction. Tout d’abord, très simplement, comme chez Aragon, quoique en plus tragique, l’idée est de “passer” le temps. C’est la toute première qu’on peut lire dans La Première habitude : « Même sans prendre un crayon, j’ai toujours écrit. Écrire est devenu pour moi une manière de combler le temps entre l’intolérable naissance et l’intolérable mort. » Elle revient dans L’Or des chambres : « Quand j’ai écrit ce que je voulais (et surtout ce que je ne voulais pas), j’ai moins peur que le temps passe. » Elle est déjà enrichie de la parenthèse. Elle l’est davantage encore dans  Mortel azur : « Je ne sais rien faire avec le vide. Il me faut le remplir avec tous ces mots. Pétrir les mots. La terre. Le pain. Pétrir d’autres chairs pour de dérisoires résurrections. Il faut que la vie soit pétrie. Giflée. La course haletante. L’eau vive et froide. Surtout froide. » On la retrouve une ultime fois, comme épuisée, renversée, dans Blanche, c’est moi : « Écrire ne serait donc qu’un leurre, une autre compromission avec le temps. »

Cette idée d’occupation est par deux fois, dans L’Or des chambres, présentée comme une consolation : « Ô vie terrestre et rampante, tu ne pourras nier que l’écriture est une consolation. » La litote cède, quatre-vingt-dix pages plus avant, la place à l’affirmation, mais là encore comme retournée contre elle-même : « J’écris. C’est mon immense consolation glacée. » Il y a plusieurs raisons à cela, plus ou moins obscures. D’une part, à peu de pages de là, dans ce même livre, Françoise Lefèvre confie : « Je sens une menace entre mes omoplates si je n’écris pas. » D’autre part, sur une page voisine, elle précise, à quelques lignes d’intervalle : « L’écriture est une douleur. […] Elle ressemble à l’attente. […] Elle laisse derrière la porte celle qui écrit. […] On pressent que la mort sera comme ce vide au bout des doigts. »

Dès lors se discerne la nécessité de l’écriture, affirmée dans chaque livre. Dès La Première habitude, Françoise Lefèvre pose la question : « Les mots appartiennent-ils à ceux qui les écrivent ? Ce sont les mots qui nous appellent. Pour moi chaque mot est une maison », où la réponse installe le primat de la nécessité, que n’infirme pas cette réflexion peu de pages après : « La nuit je griffonne des phrases qui me révèlent ce que je ne connaissais pas. Le jour, je les recopie. Je me sens pauvre quand je n’écris pas. » Avec L’Or des chambres, la nécessité est plus que reconnue, si elle n’est pas encore nommée : « Je mens tout le long de ce livre. Et pourtant, ici, est inscrit ce que je porte à l’intérieur. » Cette question oratoire, dans le même ouvrage, le confirme : « Qui peut croire qu’on écrit simplement pour faire un livre ? » Dans Surtout ne me dessine pas un mouton, l’idée est réitérée, soulignée cette fois au dernier mot : « Abandonner l’écriture est sûrement ce qui m’aura coûté le plus, car vois-tu, quand on écrit, on est délivré de tout. Il n’y a plus ni terre, ni ciel. On est avalé par l’azur, le vent, le feuillage, les trilles d’un oiseau, le rubis d’un vin. On est là et on n’y est pas. Je ne connais rien de comparable à cet état. Absolument rien. Ni l’amour. Ni le deuil. Ni la faim. Ni la soif. Ni le désir. Ni l’absence. Ni la douleur. Cet état d’écrire, je peux seulement le comparer à ce que j’ai décelé dans ton autisme durant ces cinq ans où j’ai renoncé à l’écriture : Rêverie bloquée. Image hurlante figée. Le vrai langage reste à l’intérieur. » Enfin dans le dernier ouvrage, Un Soir sans raison, Françoise Lefèvre le rappelle : « On croit que les mots vont se faire oublier, mais ils vous mordent les talons. »

La raison essentielle est de conjurer la mort. Du moins cette dernière presse-t-elle d’écrire. La première fois où cela paraît, c’est déjà dans La Première habitude, d’une façon d’autant plus touchante que la connaissance émerge d’un constat : « Comme je suis lente à écrire. Les mots ne viennent que si je pense que je vais mourir. » La même idée revient dans L’Or des chambres : « Je ne peux écrire qu’en songeant que ce sera bientôt l’heure de mourir », en même temps qu’elle est inversée au tout début du livre sur le mode tonique : « Il faut du temps pour écrire. Pour renaître. » Cependant c’est une obsession largement nourrie, souvent à quelques pages de distance dans ce deuxième volume. Ainsi : « Mon ami, toi, je veux te chanter avant que nous mourrions. Comme une terre. » ; « Si je n’étais point mortelle, alors je n’écrirais pas. » ; « Je suis dans un cimetière depuis les premières pages. Les grilles se sont refermées. J’ai choisi de rester. Parler. Parler de toi. Parler de nous. Comme du fond d’un tombeau. » La réflexion d’ailleurs s’élargit, s’augmente, en multipliant les antithèses, les angles de vue : « Comment peut-on créer la vie avec des mots ? Car, enfin, écrire c’est le contraire de vivre. Pour raconter le temps, il faut s’enfermer soi-même dans une mortelle saison, d’où l’on sent mieux le temps qui passe et qu’on en est le passager. » Bien qu’elle affirme : « J’écris pour cacher la mort », la descente reste inexorable : « Que veulent dire ces mots : écrire, aimer, mourir ? Dans quelle chapelle, dans quelle chambre, dans quelle tombe entrons-nous quand nous écrivons ? » Dans Mortel azur, la démarche se fait conquérante, tandis que se côtoient deux remarques : à « L’encre me tient lieu de sang. » répond cette sorte de cri : « Barrer la route à la mort. »

Les livres suivants associent de plus en plus la nécessité intérieure et une volonté de l’emporter sur la mort. C’est d’abord dans Blanche, c’est moi, cette affirmation : « Les livres m’apparaissent comme les tombes d’êtres aimés qu’on oublie de visiter. Oui, les livres ont à voir avec la mort. » Peu après, la question est posée : « Comment se protéger derrière un masque quand on entend le raclement de la pelle qui creuse la fosse ? » pour en arriver à l’humble remarque suivante : « Que j’écrive ou non, la face du monde n’en sera pas changée. Et pourtant, c’est un peu comme si j’étais en sursis et que chaque mot fût un rempart contre la mort. » Un Soir sans raison permet de prendre la mesure de la réflexion de Françoise Lefèvre sur ce point : « C’est toujours la mort qui écrit, qui persiste et qui signe […] Elle est toujours cosignataire du livre qu’on est en train d’écrire. »

Écrire contre la mort, la dépasser, c’est consigner un testament. Françoise Lefèvre le sait bien, le dit à deux reprises avec, d’abord, dans L’Or des chambres : « Il faut tellement croire à la vie pour écrire. Nous devrions tous faire un testament en nous imprimant dans la roche, la pierre, la terre » puis avec Blanche, c’est moi : « C’est bien plus qu’un testament. » Un testament lègue un bien contre un souvenir ; tel semble aussi le vœu de l’écrivain dans L’Or des chambres : « Si j’étais éternelle, je t’oublierais, je n’écrirais pas. Parce que je ne le suis pas, je veux que longtemps tu te souviennes de ma voix. » Mais que dure une voix ? Quelle trace peut réellement perdurer ? N’importe, Blanche, c’est moi élargit la croyance : « De grandes voix fortes, issues de tempêtes, me désignaient pour que je perpétue quelque chose. »

Cependant cette piste est d’autant moins exclusive qu’au testament, solennel à son corps défendant, Françoise Lefèvre substitue volontiers l’idée d’une plus simple lettre. Cette dernière toutefois ne se dépare guère de l’esprit testamentaire, surtout lorsqu’on lit dans Blanche, c’est moi : « La conversation que je poursuis avec [Victor Hugo] me garde d’écrire des lettres que je n’aimerais guère qu’on ressorte après ma mort. »

Quoi qu’il en soit, tandis qu’elle écrit encore dans L’Or des chambres : « J’écris ce livre comme une lettre », elle ne nie jamais l’acte de communication que constitue la littérature : « On écrit toujours pour quelqu’un. » Certes, cette communication est d’un ordre étrange, car le retour, la réponse est, quel que soit le succès public, un leurre. L’écrivain ne communique vraiment qu’avec lui-même, et le plus souvent dans la douleur, quand bien même la page accomplie procure une embellie. En effet si, d’une part, « J’accepte ce rendez-vous avec moi-même », et de l’autre : « On peut supplier des voix de se rallier à la nôtre », Françoise Lefèvre dit aussi : « Une seule phrase compte dans un livre. Il n’est pas donné à celui qui écrit de savoir laquelle. » Les dernières pages de L’Or des chambres sont pleines de ces certitudes inquiètes : « Qui donc aura de moi pleines pensées, violentes tortures ? » (où se profile l’ombre lumineuse de la belle cordière) et « J’écris. Est-ce un roman ? Une lettre ? Il se trouvera bien des gens pour me le dire. Moi, je ne sais pas. » C’est que, parallèlement à l’irrépressible désir d’être aimée, qui rend heureux la mise en mots parfois, comme cela apparaît dans Blanche, c’est moi : « j’aime la page que je vais écrire comme une amoureuse qui court à son rendez-vous », se discerne une autre dimension, clairement exprimée dans Le Petit Prince cannibale : « Aujourd’hui les histoires les plus surprenantes nous arrivent par le petit écran ou par les journaux. Alors, pourquoi écrire ? Justement parce que c’est autre chose. Parce que cela procède d’un rendez-vous surnaturel. […] écrire le manque, l’absence mais aussi le trop-plein des terribles joies, l’angoisse, le sable des heures et tout ce qui ne peut se dire ni se transmettre au long des jours ordinaires de la vie. »

Dans tous les cas, Françoise Lefèvre rappelle la difficulté commune à nombre d’écrivains, pour qui écrire est un retranchement, comme par exemple dans Blanche, c’est moi : « Je pense à tous les écrivains qui se sont infligé ce bagne volontaire avant moi » que confirme à la page suivante cette autre notation : « Il est temps de se mettre au travail, de capter, d’ordonner, de battre les mots comme fer sur l’enclume, de rendre claires les pensées parfois brumeuses. » Il s’agit toujours d’un « rendez-vous avec soi-même » et celui-ci exige de descendre en ses tréfonds d’être et de mémoire. « Tant pis pour ceux qui n’osent pas plonger », écrit-elle sans ménagement dans le même livre. Cette condamnation volontaire court partout dans l’œuvre. Dès le début de L’Or des chambres, elle écrit : « Dans ce puits où je descends, c’est toujours l’hiver » et un peu plus loin : « Je crois qu’il existe un cloître en chacun de nous. Moi, je m’y suis laissée enfermer. » D’où le vertige des raisons avancées, et le vertige est d’autant plus grand qu’aucune ne paraît être décisive, puisque demeurent des contradictions ou plutôt des oppositions violentes qui renaissent sans cesse. Un Soir sans raison en livre quelques-unes : « Ne pas écrire serait invivable. […] Écrire, c’est ma cravache pour cingler les traîtres au visage, l’archet dont j’aurais aimé apprendre à me servir et qui m’a manqué. Écrire c’est aussi l’arme qui me protège, la vie qu’il faut gagner. C’est une autre façon de me prostituer », et encore, cinq pages plus loin : « Cette façon de vivre deux fois. Pour de vrai et sur le papier. Si je ne me sens pas encore avoir un pied dans la tombe, j’ai toujours un pied dans un livre. Et un livre, c’est un peu une tombe. »

Une idée cependant revient sans cesse, qui fait état d’une sorte d’incompatibilité entre la vie et l’écriture. L’Or des chambres consignait : « Le mal d’écrire contraint à la solitude » ; Mortel azur condensait, en cette belle formule : « l’encre me tient lieu de sang », une certaine acceptation du retrait forcé, tandis que dans Le Petit Prince cannibale, un divorce se fait jour. Déjà, c’est : « Écrire me rend exsangue et glacée. Je perds mes mots comme d’autres leurs clefs », puis la séparation se fait plus radicale : « Si vivre sans écrire me semble impossible, écrire n’est pas la vraie vie. » Un Soir sans raison tente l’impossible conciliation :

« Tandis que je m’enfonçais dans le marécage du livre, dehors, il y avait de la vie, des éclats de voix sur le trottoir, des rires d’enfants. Filtrant par les volets, des abeilles de lumière m’incitaient à tout abandonner pour sortir. Tandis que les camions transportant le sable des gravières passaient et repassaient sur la route, j’avais l’impression de ne rien faire que d’écrire et d’être inutile au monde. Je n’avais même plus le goût de l’été, du ciel bleu. Je me traînais dans d’interminables corridors où donnaient des milliers de portes closes, poussant toujours celles qui ouvraient sur des chambres d’amour. Toutes baignaient dans une lumière irréelle. J’étais en visite dans ma propre vie en même temps que j’en étais absente. Éclairs, échos, brèves réminiscences, je reconnaissais tout et tout m’était étranger.

Pourquoi, mais pourquoi est-ce si loin ? Insaisissable ? Qu’est-ce qui a disparu ? Comme une revenante hantant des ruines je traque des lueurs, des songes et des murmures afin de me persuader que j’ai bien pris part à cette vie. Ou alors est-ce que rien n’a existé ? Il me semble que rien ne m’a appartenu. Ni ma peau. Ni mes os. Ni mon sang. Ni mes sentiments. Aurais-je tout inventé ? Est-ce moi cette femme allongée dans l’or des chambres, buvant des flots de lumière au goulot ? Comment ai-je pu accepter d’y rester enfermée si longtemps ? Pourquoi est-ce toujours ces portes-là que je pousse ? Aujourd’hui, la seule évasion dont je sois capable c’est d’écrire et de retourner dans les auberges de ma mémoire. »

Qu’ajouter à cette pleine page, où la réflexion s’avère inépuisable, sinon cette simple remarque : si l’écriture n’est pas plus la vie que la Bible n’est Dieu, pour un Occidental, du moins procède-t-elle du souffle elle aussi ; et si elle ne ressuscite personne, au moins elle suscite des troubles qui rapprochent quelquefois des êtres. Balzac n’a-t-il pas de la sorte cueilli l’amour d’Évelyne Hanska, jusqu’à l’épouser au terme d’une tumultueuse correspondance. Quoi qu’il en soit du mystère plus ou moins lumineux que chacun entretient avec l’écriture, celle-ci participe de la culture et, à ce titre, elle enrichit la vie intérieure de ceux qui se livrent à ses pouvoirs comme à ceux de son jumeau : la lecture.

Quant à la stupide question, qu’affectionnent tant certains journalistes, peut-être insuffisamment éclairés par leur propre réflexion, sur la postérité, la réponse est sans appel dans Mortel azur où l’on trouve à quelques pages d’intervalle et sans rien d’illogique en ce grand écart : « Je ne veux pas qu’on m’oublie » en même temps que : « Je me moque de savoir s’ils [les livres] me survivront. »

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