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Les caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre |
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On entre en écriture comme on entre en religion. Les mots ont sur moi le même pouvoir que l’amour.
a littérature digne de ce nom parle tout ensemble à
l’intelligence, aux sens et à la sensibilité ;
il n’est guère de chefs-d’œuvre qui ne satisfasse
à cette triple exigence. Par la composition de ses ouvrages, d’une
savante simplicité, les sensations qu’elle donne à
éprouver et l’émotion qu’elle instille en de
nombreuses pages, Françoise Lefèvre est un écrivain
de race, sans une ligne inutile ni égarée, dont la voix
porte et s’ouvre à l’infini. À ce jour, dix
livres sont parus ; ils forment une œuvre. Les thèmes
sans cesse repris, entrecroisés tels les fils d’une tapisserie
de haute lisse – on lit dans L’Or des chambres :
« la femme qui se penche sur l’ouvrage. Sous la lampe.
Un point. Un autre point. Un mot. Un autre mot » –, puisent
à la mémoire d’une vie, certains souvenirs fussent-ils
inventés, et le tout, approfondi avec les années, cherche
et trouve des secrets peut-être immémoriaux. Françoise
Lefèvre écrit en effet « ce qui jamais ne peut
se dire » ; elle écrit, encore dans Mortel
azur, pour « barrer la route à
la mort ». Ce qu’elle donne à lire, c’est
sa vie tout entière, on est tenté de dire : son sang ;
et sa réflexion apparaît d’autant plus haute et lumineuse
qu’elle puise au profond d’une détresse maîtrisée. I SOUS LES TITRES, UNE ŒUVRE Le premier livre, La
Première habitude,
paru chez Jean-Jacques Pauvert
en 1974, couronné par le grand prix des lectrices de Elle, raconte la désolante histoire d’un
fol amour, pour un peintre volage, qui dura sept années vécues
dans la misère, suivies d’un abandon tel que les deux enfants
nées devront être placées un temps loin de leur mère.
L’écriture, dans une chambre glaciale de la Bastille, y tient
lieu et place de sauvetage, dépasse le témoignage pour atteindre
à ce que Françoise Lefèvre nomme elle-même
une rédemption. Le livre dépassa les cent mille exemplaires. L’Or
des chambres, le
deuxième ouvrage, dès 1976, opère, comme son titre
invite à le penser, une alchimie. Il transmue l’absence en
caresses. Elle l’écrit elle-même, page 165 : « Comment raconter les odeurs, le toucher ?
Et ces choses simples : les bruits de la pluie dans la petite cour,
et celui du vent. Comme elles me pénètrent de leurs voix
silencieuses. Comme elles me font et me défont. Elles sont gestes
d’amant, le sais-tu ? Elles sont les caresses de l’absence. »
Une vaste réflexion sur l’écriture traverse en outre
ces pages dont plusieurs ne dépareraient pas les meilleures anthologies.
Car, tandis que nombre de poètes aujourd’hui se croient Vercingétorix
devant Alésia, la grande poésie se déploie dans le
champ des prosateurs. La voix pourtant brisée, Françoise
Lefèvre tient de César, un fleuve de tendresse en plus. Le
troisième roman, Le Bout du compte, toujours chez Jean-Jacques Pauvert, en 1977, met en scène
l’enfance, la naissance de la voix, la panique de l’abandon
et ressuscite le père d’adoption ; du père biologique,
l’œuvre ne dit rien. Le portrait en éclats de celui
qui s’est occupé d’elle s’avère d’autant
plus émouvant. Ce père plus que nourricier apparaît
d’une extrême bonté ; « Sa patience
était infinie. Il était capable de nous consacrer des heures ».
« D’origine modeste. Fils de cultivateurs, il était
resté orphelin à l’âge de quatorze ans. Son
frère l’avait recueilli. Tout en gagnant sa vie, il réussit
à entreprendre des études. » Quand il rencontre
la mère de Françoise, la petite a déjà dix-huit
mois ; « c’était la guerre. […] Il
l’aima éperdument. Il lui offrit de l’épouser
et de donner son nom à son enfant. Dans l’immédiat,
pour assurer l’existence de la famille, il renoncerait à
devenir professeur. » Sous-officier de réserve, il s’engage
dans « l’armée qui à l’époque
occupait l’Allemagne. » Et puis, quand après la
guerre d’Indochine l’armée se dégraisse, il
prend un poste dans l’Éducation Nationale. Mais « à
part ses élèves qui l’aimaient bien, il n’avait
personne à qui parler. » Et là, face à
des dettes accumulées, inexpliquées, « tandis
qu’il se voûtait de jour en jour, [ma mère] ne cessait
de rayonner. On aurait dit qu’elle trouvait un nouveau sens à
la vie. Elle passait comme une flamme dans la maison. Elle descendait
les escaliers comme une jeune fille qui court à un rendez-vous. »
Elle était partie vivre loin. Elle revient le soir de son suicide
qu’il a effectué loin des enfants. Elle a tendu la longue
lettre qui le lui demandait. « Chacune lit un morceau de la
lettre. Il a écrit un mot à chacune d’entre nous.
Un mot d’amour. Un mot de père de famille. Un mot pour guider
nos premiers pas dans la vie. » Et le livre entier, telle « une
berceuse pour accompagner les morts », conduit Françoise
Lefèvre sur les traces de ce père. « Nous l’avons
dévoré vivant. Il s’est laissé faire. Il ne
disait rien. Il ne disait jamais rien. Simplement, un jour, il a décidé
que cela suffisait. » Dans la troisième et dernière
partie, où elle part sur les lieux treize ans plus tard, elle fait
se rejoindre l’absence inexorable et le désir. « J’ouvre
les bras et je tends mes seins au paysage devant moi », comme
pour assener cette évidence que tout le monde sans doute ne partage
pas : « L’indécence, ce n’est pas la
chair heureuse. L’indécence, c’est la mort. »
Et c’est presque sur ces mots que s’achève cette descente
aux enfers d’une douceur à nulle autre pareille. « Mon
père était un homme de peine. Il ne connaissait pas le repos.
[…] Il ne demandait jamais rien pour lui-même. […] Il
nous apprenait à ne pas mentir. » Mortel azur, publié par Jean-Jacques Pauvert
alors chez Mazarine,
en 1985, revient sur l’amour perdu (« j’invente
que tu existes pour ne pas mourir ») en même temps que
le regard s’élargit sur la maternité, et que la réflexion
sur l’amour s’approfondit. Sur la même page, par exemple,
se côtoient cet aveu : « J’ai un goût
désolant pour la merveilleuse brutalité du désir »
(certaines pages, dont nous citerons quelques extraits, brûlent
hautes) et cette remarque : « l’amour est rarement
frère du désir. » À rendre compte de ce
livre dans Le Monde, Serge Koster écrivait alors :
« Un homme qui veut savoir comment aime, souffre, parle une
femme doit absolument lire le roman de Françoise Lefèvre
[…] L’imposture du bonheur aboutit à l’authenticité
de la parole. » Le
Petit Prince cannibale, Actes
Sud, 1990, couronné par le Goncourt des lycéens, paraît
encore plus élaboré. Si l’éditeur parle en
quatrième de couverture d’un « véritable
duo concertant qui s’élève dans les pages du livre
entre deux voix, entre deux femmes, l’une, superbement triviale,
s’affrontant à tous les interdits et préjugés
qui menacent son enfant, l’autre, la romancière, rauque et
passionnée, dont les espoirs et les désespoirs se mêlent
à ceux de Blanche, son héroïne », il semble
bien qu’en réalité s’entrecroise une troisième
voix, à l’œuvre déjà dans les quatre précédents
ouvrages, qui est celle « des carnets » (tels qu’ils
s’inséreront, nommément cette fois, dans l’ouvrage
suivant), celle de l’écrivain à sa table de travail.
Il n’est que de lire. Mais ce troisième point, rarement signalé,
est contenu dans l’ouvrage, comme en abyme, avec cette phrase à
l’adresse de l’enfant : « Ce n’est pas
tant la mère que tu asphyxies, c’est l’écrivain.
Personne autour de moi n’en tient compte ». Cependant
Françoise Lefèvre, qui tend de tout son être à
la fugue (cela affleure partout, dès La première habitude),
va plus loin ici qu’elle n’était jamais allée,
comme si l’assistance portée à son enfant autiste,
qu’elle met en scène dans le livre avec elle-même et
son double, Blanche, avait renouvelé et agrandi son expérience. Blanche,
c’est moi
paraît encore chez Actes Sud en février 1993. Dûment
sous-titré “roman”, l’ouvrage ressuscite le personnage
de Blanche, suicidé à l’avant-dernière page
du livre précédent. « Elle est venue pour mettre
fin à cette peine aveugle et coupante. L’absence. Sans nom.
Elle est venue pour mettre fin à l’intolérable désir
de partager »… Mais la chair du livre est ailleurs, comme
le titre le donne à imaginer. La totale adéquation du personnage
et de l’auteur, déjà perceptible, car suggérée
dans de précédents livres, est ici hautement affirmée :
« Cette maladie, le mycosis fongoïde, c’est la métaphore
de Blanche, l’expression de sa souffrance. […] Elle est l’inexprimable
dans ma vie et dans celle de bien d’autres. À Belfort, Blanche
existait déjà sous mon front d’enfant […] Elle
grandissait en moi, échappant à tout raisonnement, tout
contrôle, code et règlement. Même dans la pensée
d’une prisonnière, d’une condamnée à
mort, même au fond des cellules, des prisons, des hôpitaux,
des asiles, des bordels, on ne peut rien contre l’indicible. »
Et cette adéquation conduit l’auteur à insérer
nommément des extraits qu’elle intitule alors “Du carnet”,
comme elle l’a toujours fait mais sans le préciser. Par ailleurs,
le livre revient sur l’enfance en de longues et merveilleuses pages. Le
septième ouvrage, La Grosse, qui paraît aussi chez Actes Sud, en octobre 1994, commence
par l’arrachement à l’absence, celle de la passion
perdue, celle d’un enfant mort jeune et se poursuit avec des riens
mais relevés de vie, d’odeurs, de désirs qui claquent
au vent comme des draps frais ; avec surtout un amour partagé,
celui d’Anatolis vieux et atteint d’un cancer avec “la
grosse”, Céline Rabouillot, garde-barrière, cent kilos
mais des myriades de tendresse. L’émotion s’amplifie
à la mort d’Anatolis, avec l’expulsion de la maison,
le chômage, le lynchage sonore orchestré par les gens du
village, l’accident définitif, ce final : « depuis
longtemps, personne ne s’est penché sur elle. L’homme
prend sa main : – Ne vous inquiétez pas, madame. Vous
avez eu un accident. On s’occupe de vous. Vous m’entendez ?
// Oui elle entend. Elle voudrait lui répondre. Elle voudrait lui
sourire. Mais elle monte. Elle monte. Elle poursuit son ascension. La
brassière flotte. Elle la saisit enfin. » Ce bref ouvrage,
cent sept pages dans un petit format, est sans doute le plus pur roman
de Françoise Lefèvre, celui où les personnages (distincts
du narrateur) crèvent l’écran de la fiction. Avec
Hermine, en
librairies le mois suivant, préfacé par Christian Bobin
(sans doute ravi de l’apparition du “vous”, sous cette
plume, avec cet ouvrage), Françoise Lefèvre revient à
Jean-Jacques Pauvert chez Stock. En peu de pages mais vibrantes, tel Virgile
au féminin, elle chante là l’histoire de la séparation
d’une mère d’avec son enfant, « pour presque
rien […] un mince filet d’air qui n’arrive plus jusqu’aux
poumons d’un moineau qui s’asphyxie ». Surtout
ne me dessine pas un mouton,
chez Stock encore,
l’année suivante, reformule le témoignage de la mère
qui a sauvé seule son enfant autiste. La charge est généreuse,
des incompétences et des hypocrisies. Ce livre dérange,
qui affirme dès les premières pages : « Je
hais la normalité. » C’est un livre militant,
qui incrimine la société à travers les institutions
scolaire et psychiatrique. Françoise Lefèvre y dénonce
un véritable « génocide de l’imaginaire ».
Si, dans une lettre, Gilles Deleuze lui écrit alors : « Je
me sens avec vous dans un accord profond. Merci de ce livre que j’admire »,
par ailleurs le silence de la critique s’est révélé
à la mesure du cri. Un
Soir sans raison,
paru au cours de l’été 1997 aux éditions du
Rocher, agrandit encore le champ de la réflexion en créant
un double du narrateur qui aurait cette fois quatre-vingt-dix-sept ans.
Le point de départ de cette projection dans l’avenir est
« une circulaire visant à sensibiliser la population
sur la maladie d’Alzheimer ». Et Françoise Lefèvre
de revisiter son existence, en multipliant les questions sans réponse
qui la hantent, pour aboutir toutefois à « une des plus
rares expressions de l’amour : la confiance. » Ce
bref tour d’horizon de l’œuvre disponible ne donne à
voir qu’une enveloppe, fût-elle un peu transparente. Il s’agit
de l’entr’ouvrir d’abord ; la chair est à
l’intérieur. Il faut prendre son temps pour pénétrer
cette œuvre. En sachant que la composition ne livre que des effets
de surface, en s’adressant à l’intelligence, il faut
dire combien elle s’avère maîtrisée. Dès
le premier ouvrage, l’audace est tranquille. Françoise Lefèvre
alterne le récit en fragments du passé avec le présent
immédiat et accorde la part belle à la réflexion.
Bien qu’elle rappelle dans chacun de ses ouvrages qu’elle
a très tôt quitté l’école, en ajoutant
presque invariablement qu’elle n’a lu que de la poésie
et des contes, elle a sans cesse fait preuve d’une maîtrise
consommée. C’est comme si elle avait réinventé
de son côté les avancées du nouveau roman telles qu’on
les savoure à travers L’Acacia de Claude Simon. Comme ce dernier en effet,
(à la différence près du bagage et du souci théoriques),
elle s’avère un écrivain de la mémoire. Il
n’est que de lire la phrase inaugurale de La Première
habitude : « Certains jours, je voudrais revoir Saint-Jean-de-Luz,
mais ce serait me recueillir sur mes propres cendres. » Le
passé est distillé par bribes, dans l’apparent désordre
de la mémoire, sans cesse entrecroisées d’autres bribes
plus ou moins rapprochées dans le temps, voire projetées
dans l’avenir, le tout au service d’une interrogation sur
soi-même et les autres, le sens de la vie et de la mort et, chez
Françoise Lefèvre, une réflexion incessante sur la
fonction de l’écriture. Cette dernière compense vraisemblablement
ce que l’école ne lui a pas donné ; en autodidacte,
soulevée d’intelligence, elle aura su conquérir l’essentiel.
Inventive, elle n’ignore rien de l’art d’écrire ;
elle manie aussi bien l’ellipse que la rhétorique la plus
accomplie et ménageant, outre les attentes de lecture, l’émotion,
elle emporte le lecteur. Par-delà le miroir sans tain de l’innocence,
la forme est savante et n’est pas tout chez elle : la voix
qui surgit d’entre les lignes, grave sans peser, aérienne
parce qu’elle vient du plus profond d’elle-même, délivre
quelque chose de l’ordre du secret. |
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