Les caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre

On entre en écriture comme on entre en religion.
L’Or des chambres,
1976

Les mots ont sur moi le même pouvoir que l’amour.
Un soir sans raison, 1997

L

a littérature digne de ce nom parle tout ensemble à l’intelligence, aux sens et à la sensibilité ; il n’est guère de chefs-d’œuvre qui ne satisfasse à cette triple exigence. Par la composition de ses ouvrages, d’une savante simplicité, les sensations qu’elle donne à éprouver et l’émotion qu’elle instille en de nombreuses pages, Françoise Lefèvre est un écrivain de race, sans une ligne inutile ni égarée, dont la voix porte et s’ouvre à l’infini. À ce jour, dix livres sont parus ; ils forment une œuvre. Les thèmes sans cesse repris, entrecroisés tels les fils d’une tapisserie de haute lisse – on lit dans L’Or des chambres : « la femme qui se penche sur l’ouvrage. Sous la lampe. Un point. Un autre point. Un mot. Un autre mot » –, puisent à la mémoire d’une vie, certains souvenirs fussent-ils inventés, et le tout, approfondi avec les années, cherche et trouve des secrets peut-être immémoriaux. Françoise Lefèvre écrit en effet « ce qui jamais ne peut se dire » ; elle écrit, encore dans Mortel azur, pour « barrer la route à la mort ». Ce qu’elle donne à lire, c’est sa vie tout entière, on est tenté de dire : son sang ; et sa réflexion apparaît d’autant plus haute et lumineuse qu’elle puise au profond d’une détresse maîtrisée.

 

I

SOUS LES TITRES, UNE ŒUVRE

  Le premier livre, La Première habitude, paru chez Jean-Jacques Pauvert en 1974, couronné par le grand prix des lectrices de Elle, raconte la désolante histoire d’un fol amour, pour un peintre volage, qui dura sept années vécues dans la misère, suivies d’un abandon tel que les deux enfants nées devront être placées un temps loin de leur mère. L’écriture, dans une chambre glaciale de la Bastille, y tient lieu et place de sauvetage, dépasse le témoignage pour atteindre à ce que Françoise Lefèvre nomme elle-même une rédemption. Le livre dépassa les cent mille exemplaires.

L’Or des chambres, le deuxième ouvrage, dès 1976, opère, comme son titre invite à le penser, une alchimie. Il transmue l’absence en caresses. Elle l’écrit elle-même, page 165 : « Comment raconter les odeurs, le toucher ? Et ces choses simples : les bruits de la pluie dans la petite cour, et celui du vent. Comme elles me pénètrent de leurs voix silencieuses. Comme elles me font et me défont. Elles sont gestes d’amant, le sais-tu ? Elles sont les caresses de l’absence. » Une vaste réflexion sur l’écriture traverse en outre ces pages dont plusieurs ne dépareraient pas les meilleures anthologies. Car, tandis que nombre de poètes aujourd’hui se croient Vercingétorix devant Alésia, la grande poésie se déploie dans le champ des prosateurs. La voix pourtant brisée, Françoise Lefèvre tient de César, un fleuve de tendresse en plus.

Le troisième roman, Le Bout du compte, toujours chez Jean-Jacques Pauvert, en 1977, met en scène l’enfance, la naissance de la voix, la panique de l’abandon et ressuscite le père d’adoption ; du père biologique, l’œuvre ne dit rien. Le portrait en éclats de celui qui s’est occupé d’elle s’avère d’autant plus émouvant. Ce père plus que nourricier apparaît d’une extrême bonté ; « Sa patience était infinie. Il était capable de nous consacrer des heures ». « D’origine modeste. Fils de cultivateurs, il était resté orphelin à l’âge de quatorze ans. Son frère l’avait recueilli. Tout en gagnant sa vie, il réussit à entreprendre des études. » Quand il rencontre la mère de Françoise, la petite a déjà dix-huit mois ; « c’était la guerre. […] Il l’aima éperdument. Il lui offrit de l’épouser et de donner son nom à son enfant. Dans l’immédiat, pour assurer l’existence de la famille, il renoncerait à devenir professeur. » Sous-officier de réserve, il s’engage dans « l’armée qui à l’époque occupait l’Allemagne. » Et puis, quand après la guerre d’Indochine l’armée se dégraisse, il prend un poste dans l’Éducation Nationale. Mais « à part ses élèves qui l’aimaient bien, il n’avait personne à qui parler. » Et là, face à des dettes accumulées, inexpliquées, « tandis qu’il se voûtait de jour en jour, [ma mère] ne cessait de rayonner. On aurait dit qu’elle trouvait un nouveau sens à la vie. Elle passait comme une flamme dans la maison. Elle descendait les escaliers comme une jeune fille qui court à un rendez-vous. » Elle était partie vivre loin. Elle revient le soir de son suicide qu’il a effectué loin des enfants. Elle a tendu la longue lettre qui le lui demandait. « Chacune lit un morceau de la lettre. Il a écrit un mot à chacune d’entre nous. Un mot d’amour. Un mot de père de famille. Un mot pour guider nos premiers pas dans la vie. » Et le livre entier, telle « une berceuse pour accompagner les morts », conduit Françoise Lefèvre sur les traces de ce père. « Nous l’avons dévoré vivant. Il s’est laissé faire. Il ne disait rien. Il ne disait jamais rien. Simplement, un jour, il a décidé que cela suffisait. » Dans la troisième et dernière partie, où elle part sur les lieux treize ans plus tard, elle fait se rejoindre l’absence inexorable et le désir. « J’ouvre les bras et je tends mes seins au paysage devant moi », comme pour assener cette évidence que tout le monde sans doute ne partage pas : « L’indécence, ce n’est pas la chair heureuse. L’indécence, c’est la mort. » Et c’est presque sur ces mots que s’achève cette descente aux enfers d’une douceur à nulle autre pareille. « Mon père était un homme de peine. Il ne connaissait pas le repos. […] Il ne demandait jamais rien pour lui-même. […] Il nous apprenait à ne pas mentir. »

 Mortel azur, publié par Jean-Jacques Pauvert alors chez Mazarine, en 1985, revient sur l’amour perdu (« j’invente que tu existes pour ne pas mourir ») en même temps que le regard s’élargit sur la maternité, et que la réflexion sur l’amour s’approfondit. Sur la même page, par exemple, se côtoient cet aveu : « J’ai un goût désolant pour la merveilleuse brutalité du désir » (certaines pages, dont nous citerons quelques extraits, brûlent hautes) et cette remarque : « l’amour est rarement frère du désir. » À rendre compte de ce livre dans Le Monde, Serge Koster écrivait alors : « Un homme qui veut savoir comment aime, souffre, parle une femme doit absolument lire le roman de Françoise Lefèvre […] L’imposture du bonheur aboutit à l’authenticité de la parole. »

Le Petit Prince cannibale, Actes Sud, 1990, couronné par le Goncourt des lycéens, paraît encore plus élaboré. Si l’éditeur parle en quatrième de couverture d’un « véritable duo concertant qui s’élève dans les pages du livre entre deux voix, entre deux femmes, l’une, superbement triviale, s’affrontant à tous les interdits et préjugés qui menacent son enfant, l’autre, la romancière, rauque et passionnée, dont les espoirs et les désespoirs se mêlent à ceux de Blanche, son héroïne », il semble bien qu’en réalité s’entrecroise une troisième voix, à l’œuvre déjà dans les quatre précédents ouvrages, qui est celle « des carnets » (tels qu’ils s’inséreront, nommément cette fois, dans l’ouvrage suivant), celle de l’écrivain à sa table de travail. Il n’est que de lire. Mais ce troisième point, rarement signalé, est contenu dans l’ouvrage, comme en abyme, avec cette phrase à l’adresse de l’enfant : « Ce n’est pas tant la mère que tu asphyxies, c’est l’écrivain. Personne autour de moi n’en tient compte ». Cependant Françoise Lefèvre, qui tend de tout son être à la fugue (cela affleure partout, dès La première habitude), va plus loin ici qu’elle n’était jamais allée, comme si l’assistance portée à son enfant autiste, qu’elle met en scène dans le livre avec elle-même et son double, Blanche, avait renouvelé et agrandi son expérience.

Blanche, c’est moi paraît encore chez Actes Sud en février 1993. Dûment sous-titré “roman”, l’ouvrage ressuscite le personnage de Blanche, suicidé à l’avant-dernière page du livre précédent. « Elle est venue pour mettre fin à cette peine aveugle et coupante. L’absence. Sans nom. Elle est venue pour mettre fin à l’intolérable désir de partager »… Mais la chair du livre est ailleurs, comme le titre le donne à imaginer. La totale adéquation du personnage et de l’auteur, déjà perceptible, car suggérée dans de précédents livres, est ici hautement affirmée : « Cette maladie, le mycosis fongoïde, c’est la métaphore de Blanche, l’expression de sa souffrance. […] Elle est l’inexprimable dans ma vie et dans celle de bien d’autres. À Belfort, Blanche existait déjà sous mon front d’enfant […] Elle grandissait en moi, échappant à tout raisonnement, tout contrôle, code et règlement. Même dans la pensée d’une prisonnière, d’une condamnée à mort, même au fond des cellules, des prisons, des hôpitaux, des asiles, des bordels, on ne peut rien contre l’indicible. » Et cette adéquation conduit l’auteur à insérer nommément des extraits qu’elle intitule alors “Du carnet”, comme elle l’a toujours fait mais sans le préciser. Par ailleurs, le livre revient sur l’enfance en de longues et merveilleuses pages.

Le septième ouvrage, La Grosse, qui paraît aussi chez Actes Sud, en octobre 1994, commence par l’arrachement à l’absence, celle de la passion perdue, celle d’un enfant mort jeune et se poursuit avec des riens mais relevés de vie, d’odeurs, de désirs qui claquent au vent comme des draps frais ; avec surtout un amour partagé, celui d’Anatolis vieux et atteint d’un cancer avec “la grosse”, Céline Rabouillot, garde-barrière, cent kilos mais des myriades de tendresse. L’émotion s’amplifie à la mort d’Anatolis, avec l’expulsion de la maison, le chômage, le lynchage sonore orchestré par les gens du village, l’accident définitif, ce final : « depuis longtemps, personne ne s’est penché sur elle. L’homme prend sa main : – Ne vous inquiétez pas, madame. Vous avez eu un accident. On s’occupe de vous. Vous m’entendez ? // Oui elle entend. Elle voudrait lui répondre. Elle voudrait lui sourire. Mais elle monte. Elle monte. Elle poursuit son ascension. La brassière flotte. Elle la saisit enfin. » Ce bref ouvrage, cent sept pages dans un petit format, est sans doute le plus pur roman de Françoise Lefèvre, celui où les personnages (distincts du narrateur) crèvent l’écran de la fiction.

Avec Hermine, en librairies le mois suivant, préfacé par Christian Bobin (sans doute ravi de l’apparition du “vous”, sous cette plume, avec cet ouvrage), Françoise Lefèvre revient à Jean-Jacques Pauvert chez Stock. En peu de pages mais vibrantes, tel Virgile au féminin, elle chante là l’histoire de la séparation d’une mère d’avec son enfant, « pour presque rien […] un mince filet d’air qui n’arrive plus jusqu’aux poumons d’un moineau qui s’asphyxie ».

Surtout ne me dessine pas un mouton, chez Stock encore, l’année suivante, reformule le témoignage de la mère qui a sauvé seule son enfant autiste. La charge est généreuse, des incompétences et des hypocrisies. Ce livre dérange, qui affirme dès les premières pages : « Je hais la normalité. » C’est un livre militant, qui incrimine la société à travers les institutions scolaire et psychiatrique. Françoise Lefèvre y dénonce un véritable « génocide de l’imaginaire ». Si, dans une lettre, Gilles Deleuze lui écrit alors : « Je me sens avec vous dans un accord profond. Merci de ce livre que j’admire », par ailleurs le silence de la critique s’est révélé à la mesure du cri.

Un Soir sans raison, paru au cours de l’été 1997 aux éditions du Rocher, agrandit encore le champ de la réflexion en créant un double du narrateur qui aurait cette fois quatre-vingt-dix-sept ans. Le point de départ de cette projection dans l’avenir est « une circulaire visant à sensibiliser la population sur la maladie d’Alzheimer ». Et Françoise Lefèvre de revisiter son existence, en multipliant les questions sans réponse qui la hantent, pour aboutir toutefois à « une des plus rares expressions de l’amour : la confiance. »

 

Ce bref tour d’horizon de l’œuvre disponible ne donne à voir qu’une enveloppe, fût-elle un peu transparente. Il s’agit de l’entr’ouvrir d’abord ; la chair est à l’intérieur. Il faut prendre son temps pour pénétrer cette œuvre. En sachant que la composition ne livre que des effets de surface, en s’adressant à l’intelligence, il faut dire combien elle s’avère maîtrisée. Dès le premier ouvrage, l’audace est tranquille. Françoise Lefèvre alterne le récit en fragments du passé avec le présent immédiat et accorde la part belle à la réflexion. Bien qu’elle rappelle dans chacun de ses ouvrages qu’elle a très tôt quitté l’école, en ajoutant presque invariablement qu’elle n’a lu que de la poésie et des contes, elle a sans cesse fait preuve d’une maîtrise consommée. C’est comme si elle avait réinventé de son côté les avancées du nouveau roman telles qu’on les savoure à travers L’Acacia de Claude Simon. Comme ce dernier en effet, (à la différence près du bagage et du souci théoriques), elle s’avère un écrivain de la mémoire. Il n’est que de lire la phrase inaugurale de La Première habitude : « Certains jours, je voudrais revoir Saint-Jean-de-Luz, mais ce serait me recueillir sur mes propres cendres. » Le passé est distillé par bribes, dans l’apparent désordre de la mémoire, sans cesse entrecroisées d’autres bribes plus ou moins rapprochées dans le temps, voire projetées dans l’avenir, le tout au service d’une interrogation sur soi-même et les autres, le sens de la vie et de la mort et, chez Françoise Lefèvre, une réflexion incessante sur la fonction de l’écriture. Cette dernière compense vraisemblablement ce que l’école ne lui a pas donné ; en autodidacte, soulevée d’intelligence, elle aura su conquérir l’essentiel. Inventive, elle n’ignore rien de l’art d’écrire ; elle manie aussi bien l’ellipse que la rhétorique la plus accomplie et ménageant, outre les attentes de lecture, l’émotion, elle emporte le lecteur. Par-delà le miroir sans tain de l’innocence, la forme est savante et n’est pas tout chez elle : la voix qui surgit d’entre les lignes, grave sans peser, aérienne parce qu’elle vient du plus profond d’elle-même, délivre quelque chose de l’ordre du secret.

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