ves LECLAIR,
Prendre l’air (Mercure
de France) C’est le troisième volume
de ce poète, né en 1954. L’homme, du moins tel qu’on
l’imagine à le lire, ne laisse pas d’être singulier.
À l’idole du moi qu’il pourfend, il préfère
l’idylle du rien ; au butoir de l’humilité, il salue
André Dhôtel. Il se fait une vertu de conspuer le moi,
sans cacher toutefois qu’il a vraisemblablement deux filles dont
l’une joue de la guitare, et que son regard s’empare comme
nul autre de toute femme qui ouvre ses volets. « Sous sa chemise
de nuit tout se devine. On dirait / qu’elle ouvre son corps, dunes
et touffes, au rien qui l’a vue. » Malgré cet appétit
à lever les yeux, ce que ce poète cherche en tout, c’est
disparaître ou du moins le retrait, la paix. Son poème
le plus souvent bref (quatre seulement excèdent la page), à
se réduire parfois à « quelque pochade sur la campagne
», s’apparente à la miniature. Est récusé
sans ambages le théâtre de la ville où s’exerce
le pouvoir ; mais l’action, qui prend d’autres visages,
de l’amour à la réalisation d’une œuvre,
semble tout autant tenue à distance. Le poème de Leclair
se retranche donc derrière l’instantané d’un
regard que relèvent à l’occasion une odeur, un son,
plus rarement une saveur et presque jamais un toucher. À l’image de l’ambition
qui le porte, quand même chaque page la dément en sa modestie
foncière, « pour qui passe, tout est éternel ».
Les souvenirs forment une vie ; les choix, une œuvre, quand la
soutient une nécessité frappée d’un style
sans appel. Le style d’Yves Leclair est à l’image
de sa philosophie. « Il faut s’échapper de nos catégories,
comme Michaux ». Ce dernier étranglait l’émotion,
faute de la maîtriser. Dont acte, pour Yves Leclair. Lu sous cet
angle, le titre au reste gagne en force. Ce que le poète ne perd
pas de vue, en tout cas, c’est ce paradoxe qui aiguillonne nos
existences : Le temps m’éloigne, file vers la fin, la
tombe, / me rapprochant peut-être ainsi de l’origine. Ou bien dans un autre poème, dont
la notule précédant la date stipule : « Écoutant
J. jouer de la guitare et A. chantonner à l’étage
» : Retiens l’heure, qu’elle te soit lente !/ Le
bon temps, tu sais, a des fuites. La poésie d’Yves Leclair apparaît
ainsi d’autant plus retenue qu’elle voudrait retenir le
fleuve du temps. Le pari que l’auteur est en train de gagner,
en un temps où les équarrisseurs de la poésie-qui-soi-disant-n’existe-pas
reprennent de la vigueur, tient à ce que l’inconnu peut
encore nous surprendre. Ce dernier ne braille ni ne s’agite. Il
monte en secret du fond de chacun de nous comme le souffle auquel il
faut bien prêter l’oreille ; quand le râle l’emporte,
il est trop tard. « Regarde-le bien, le temps, / droit dans les
yeux avant qu’il soit passé. » Il n’en faut
pas moins un miroir ou, mieux, quelqu’un, une présence
pour s’en rendre compte. Yves Leclair l’écrit lui-même
« en mijotant des poèmes de Rutger Kopland », comme
il le précise encore en note d’un beau sonnet en l’air.
L’autre est de la sorte relégué en bas de page,
encore tenu à distance, comme le moi, quand l’idéal
serait peut-être, contre l’éviction de ce dernier
que Pascal haïssait aussi, la fusion. Or cette dernière justement ne serait-elle
pas ce qu’appelait de ses vœux Nezâmî de Gandjeh,
ce grand poète persan du XIIème siècle traduit et présenté par Michael Barry,
dans Le Pavillon des sept Princesses (Gallimard, 2000) ? Ce livre capital,
à l’origine des Mille et une Nuits, dont on trouve un trait au moins chez
Montaigne (une femme s’entraîne à porter chaque jour
un veau jusqu’à ce qu’il soit devenu un taureau),
aère l’Histoire. En effet contre le droit absolu du mâle,
en Islam médiéval, qui consistait en un droit de mort
sur la femme à tout instant, Nezâmî de Gandjeh chante
le sacré, la voie mystique. À première vue, le
cœur de l’ouvrage n’est qu’érotisme où
batifolent des arbres et leurs fruits ; ce ne sont que parfums épandus
parmi dattes et figues au suc ruisselant jusqu’à terre
avant que le Shâh n’appose enfin sa droiture tout élancée
de lys. À la question de savoir ce qu’est le sacré,
l’étymologie ne laisse aucun doute : ce qui l’emporte
sur tout, c’est ce qu’on doit vénérer. Eh
bien l’amour, dit Nezâmî de Gandjeh, est sacré
qui réunit deux êtres à égalité de
consentement, de contentement, et de préférence pour toujours.
La communion ouvre au ciel, et non pas le mépris ni la haine.
À quoi bon réduire à un nom, encore moins enfermer
dans un culte, ce qui nous dépasse et qui pourtant ne peut vivre
hors de nous ? Yves Leclair semble moins confiant dans
le règne de l’homme et de la femme. Pour sa part, il semble
se tenir en retrait, comme s’il préférait à
l’humanité, qu’aucune horreur il est vrai ne contente,
des « bouts du monde » – qui était le titre
de son précédent recueil. Une chose est sûre, c’est
que rien n’est sûr. Pourtant quel que soit le lieu que chacun
préfère, quelle que soit « l’illusion de vivre
» dans laquelle il évolue, il lui sera profitable de prendre
l’air
sur les traces d’Yves Leclair. Car il est bon de rentrer en soi-même. PIERRE PERRIN, Poésie 1/Vagabondages n° 26, juin 2001 |
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