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vec les 280 pages du tome précédent qui couvre les
années 1954 à 1979, voici donc livrés quarante
ans d’écriture des carnets de Philippe Jaccottet en à
peine plus de cinq cents pages, – les marges pleines d’une
œuvre ramassée, essentielle. La question de la continuité
de ton, de sujet, ne se pose même pas. La cohérence de
cette vie est connue et, tandis que les formules « Il
n’est pas de poésie sans hauteur », « Toute
poésie est la voix donnée à la mort »
par exemple datent de 1959, c’est-à-dire des premières
pages de La Semaison, La Seconde semaison les élargit, avec cette note de 1993 à l’entour
de « Chalamov qui revenu du dernier cercle de l’enfer »
ne pensait qu’à récrire des poèmes :
« L’homme rescapé du pire a besoin de la parole
la plus claire » ou cette autre de 1991 : « S’approchant
de la mort, il faudrait pouvoir s’y adosser pour ne plus voir
que le vivant. »
On trouve dans ces carnets des traces de
lectures préférées, avec Gœthe au sommet de
l’iceberg, de commentaires parfois laconiques, tel celui-ci clôturant
des citations de L’Absence de Handke : « Ainsi croise-t-on, dans l’espace
des livres, trop souvent désert, un compagnon de route » ;
on trouve aussi des jugements sans aménité, qui tranchent
d’autant plus que Jaccottet se veut un trop modeste traducteur
– « incompétent total que je suis »
ou bien « je risque néanmoins ce misérable
reflet » –, sur Jouve par exemple dont, à partir
de la graphie, il constate « un manque absolu de spontanéité
et d’ampleur. Cela pourrait expliquer en partie l’échec
de sa poésie » ; sur « Les Mots,
que je n’avais jamais ouvert. Livre certes remarquable, mais comment
peut-on s’intéresser autant à soi? »
ou encore : « Le Gide “poète” est
exécrable, même en prose ». Quant à Kafka,
pour le saluer, « Il est frappant que ce soit cet homme misérable,
ce névrosé, cette sorte de taupe anxieuse, préférant
la mort à la vie, qui ait écrit l’une des œuvres
majeures de notre siècle – comme si le siècle lui-même
était malade. »
Ce dernier constat habite Jaccottet. C’en
est au point que parfois – il l’avoue aux dernières
pages des carnets –, « il pourrait nourrir un accès
de nostalgie passéiste ». Mais de la sorte, on comprend
bien ce goût de la marche qui « rend meilleur, même
si ce n’est pas pour longtemps » et plus encore ce
que le poète en rapporte. Ce qui nourrit son œuvre, c’est
cette célébration de la nature avec la montagne, les oiseaux,
le cerisier en fleurs, le cognassier, son arbre préféré,
tout cela qui l’aide à créer un ordre « d’une
plus grande sérénité », où il
excelle. « Marcher. Les chemins parlent, ou peu s’en
faut, en se perdant » ; « Les bois sont de
la lumière ramifiée » ; « Les
cerisiers m’éclairent plus loin que les pensées ».
On trouve encore dans ces carnets l’évocation
de quelques rares amis, et leur mort ; de belles pages aussi sur
la musique et la peinture, avec cette remarque par exemple : « l’exclusion
du nu en peinture, où il n’y a plus de beauté féminine
désirable après Renoir, Bonnard et Matisse ».
Et de s’interroger si l’on n’en serait pas venu à
tourner le dos à l’avenir ?…
À chacun de conclure ce qui n’a
pas de fin.
Pierre Perrin, La Bartavelle, n° 4, Avril 1996
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