Philippe Jaccottet, La Seconde Semaison, Gallimard, 1996

Les poèmes de Pierre Perrin
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A

vec les 280 pages du tome précédent qui couvre les années 1954 à 1979, voici donc livrés quarante ans d’écriture des carnets de Philippe Jaccottet en à peine plus de cinq cents pages, – les marges pleines d’une œuvre ramassée, essentielle. La question de la continuité de ton, de sujet, ne se pose même pas. La cohérence de cette vie est connue et, tandis que les formules « Il n’est pas de poésie sans hauteur », « Toute poésie est la voix donnée à la mort » par exemple datent de 1959, c’est-à-dire des premières pages de La Semaison, La Seconde semaison les élargit, avec cette note de 1993 à l’entour de « Chalamov qui revenu du dernier cercle de l’enfer » ne pensait qu’à récrire des poèmes : « L’homme rescapé du pire a besoin de la parole la plus claire » ou cette autre de 1991 : « S’approchant de la mort, il faudrait pouvoir s’y adosser pour ne plus voir que le vivant. »

On trouve dans ces carnets des traces de lectures préférées, avec Gœthe au sommet de l’iceberg, de commentaires parfois laconiques, tel celui-ci clôturant des citations de L’Absence de Handke : « Ainsi croise-t-on, dans l’espace des livres, trop souvent désert, un compagnon de route » ; on trouve aussi des jugements sans aménité, qui tranchent d’autant plus que   Jaccottet se veut un trop modeste traducteur – « incompétent total que je suis » ou bien « je risque néanmoins ce misérable reflet » –, sur Jouve par exemple dont, à partir de la graphie, il constate « un manque absolu de spontanéité et d’ampleur. Cela pourrait expliquer en partie l’échec de sa poésie » ; sur « Les Mots, que je n’avais jamais ouvert. Livre certes remarquable, mais comment peut-on s’intéresser autant à soi? » ou encore : « Le Gide “poète” est exécrable, même en prose ». Quant à Kafka, pour le saluer, « Il est frappant que ce soit cet homme misérable, ce névrosé, cette sorte de taupe anxieuse, préférant la mort à la vie, qui ait écrit l’une des œuvres majeures de notre siècle – comme si le siècle lui-même était malade. »

Ce dernier constat habite Jaccottet. C’en est au point que parfois – il l’avoue aux dernières pages des carnets –, « il pourrait nourrir un accès de nostalgie passéiste ». Mais de la sorte, on comprend bien ce goût de la marche qui « rend meilleur, même si ce n’est pas pour longtemps » et plus encore ce que le poète en rapporte. Ce qui nourrit son œuvre, c’est cette célébration de la nature avec la montagne, les oiseaux, le cerisier en fleurs, le cognassier, son arbre préféré, tout cela qui l’aide à créer un ordre « d’une plus grande sérénité », où il excelle. « Marcher. Les chemins parlent, ou peu s’en faut, en se perdant » ; « Les bois sont de la lumière ramifiée » ; « Les cerisiers m’éclairent plus loin que les pensées ».

On trouve encore dans ces carnets l’évocation de quelques rares amis, et leur mort ; de belles pages aussi sur la musique et la peinture, avec cette remarque par exemple : « l’exclusion du nu en peinture, où il n’y a plus de beauté féminine désirable après Renoir, Bonnard et Matisse ». Et de s’interroger si l’on n’en serait pas venu à tourner le dos à l’avenir ?…

À chacun de conclure ce qui n’a pas de fin.

Pierre Perrin, La Bartavelle, n° 4, Avril 1996

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