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é en 1925 en Suisse, Philippe Jaccottet habite dans la Drôme
depuis 1953. Il est un traducteur émérite de l’allemand,
de l’italien, entre autres. C’est plus encore un poète
avec une trentaine d’ouvrages à son actif. À ce
jour il « recommence, parce que ça a recommencé :
l’émerveillement, l’étonnement, la perplexité ;
la gratitude, aussi. » Cette explication qui semble ne pas
en être une ouvre l’avant-dernière séquence
d’Et, néanmoins intitulée et dédiée
tout ensemble AUX LISERONS DES CHAMPS.
Cela donne le ton, l’esprit et la lettre de l’œuvre
entière. Celle-ci rassemble, outre la poésie qui chez
lui est « la voix donnée à la mort »,
des chroniques (de poésie essentiellement) réunies dans
L’Entretien des Muses (1968) puis Une transaction secrète
(1987), des notes prélevées sur l’herbier des jours,
ces carnets sans date que livrent chez Gallimard désormais trois
volumes de La Semaison,
enfin d’autres proses encore qui résistent à l’étiquetage
en ce qu’elles relèvent du récit méditatif,
voire d’une métaphysique à la fois rêvée
et vécue à partir de l’infime. Comment qualifier
en effet l’admirable amplification en trois temps d’À
travers un verger qui,
d’amandiers en fleurs, conduit à « un autre
espace, étranger à l’espace » ? Et encore
faudrait-il ajouter à l’œuvre propre telles traductions
dont certaines, dans D’une lyre à cinq cordes
(Gallimard, 1996), restent « le fruit de rencontres
essentielles ». Celle de Christine Lavant par exemple est
qualifiée d’heureuse. Or l’œuvre de cette Autrichienne
méconnue malgré un volume de feu la collection Orphée
dirigée par Claude Michel Cluny, en 1993, attend de trouver sa
place en France qui devrait être parmi les premières. Jaccottet
le généreux traverse ainsi les langues et les siècles ;
on ne peut mieux entrouvrir le génie.
Quelques certitudes, dès l’abord
arrêtées, s’avèrent cardinales. « L’attachement
à soi augmente l’opacité de la vie. »
Ainsi commence La Semaison ; puis vient : « L’effacement
soit ma façon de resplendir. » C’est à
partir de celles-ci, semble-t-il, que se tisse la toile du doute qui
nourrit Jaccottet, exactement comme devant l’inéluctable
de la mort l’incertitude de l’heure approfondit l’existence.
La préface que Jean Starobinski a donnée pour le premier
volume de Poésie (Poésie/Gallimard, 1971) en ajoute quelques autres. À
rebours de la négation du sujet, par exemple, Jaccottet non seulement
privilégie la communication mais poursuit « l’exigence
constante de la véracité ». Et ce que le maître
de la transparence et de l’obstacle, qui saluait aussi le courage
du critique « de marquer des différences, des préférences,
bref, de juger », exprimait entre les lignes, c’était
déjà l’originalité du poète Jaccottet.
Celui-ci conjugue en effet deux courants de la poésie française.
Il ne renonce à rien de ce que Baudelaire a porté très
haut, l’émotion à la source du poème :
une touffe de violettes ou bien « une petite boule de plumes
avec un cœur » ; le rouge-gorge, « un petit porte-drapeau, messager sans vrai
message » est un pur chef-d’œuvre en quatre pages,
dans Et, néanmoins.
De l’autre côté, du Claudel des grandes Odes qui s’écrie : « Je
ne mourrai pas, mais je suis immortel ! », Jaccottet cherche
une microconstruction de l’univers ; au lieu de reclouer
d’or la voûte céleste et de tirer sur le Gange et
le Mississipi, lui réordonne à sa façon l’insignifiant,
l’infinitésimal ; à d’obscurs associés,
méprisés, trop oubliés, il redessine une place
de lumière. De la sorte, il est un poète lyrique car il
ne peut oublier qu’il est mortel ; et il est un démiurge
en ce qu’il remet l’éternité à la poussière,
le ciel à nos pieds de vivants, et rend ainsi à l’existence
un sens qui tremble dans la paume d’une main.
L’attention que Jaccottet porte au
monde et, dans le monde, à ce qui, sans force, tient une place
infime dépasse la seule modestie qui traduit une porosité,
un accueil, une acceptation de l’inconnu ; telle une fleur,
« elle ouvre, en s’ouvrant, autre chose, beaucoup plus
qu’elle-même ». Elle nourrit la pensée,
détourne accessoirement de la crainte de la mort en ce qu’elle
permet de « voir plus loin que le visible », et
surtout établit cette vérité que la contemplation,
en même temps qu’elle semble vous prendre à son piège,
vous libère ou du moins vous rend plus libre. Pour admettre,
si l’expérience fait défaut, cela et dépasser,
mi-fougue, mi-raison, la facilité de se déprendre de la
chose contemplée, les Carnets entrouvrent bien des portes. Constitués
de rêves éloquents, aux accents crépusculaires,
et autres marginalia, sans rien de didactique toutefois, ils
éclairent l’expérience dont l’œuvre est
tissée et dans quels parages se meut la pensée de l’auteur.
Les Élégies de Duino, particulièrement la dernière où l’ange
gravit la Joie, le Cantique spirituel s’avèrent ses livres de chevet
par-dessus Proust, La Fontaine… La reprise d’une citation
de deux quintils de Jean de la Croix, dont le lecteur curieux trouvera
la traduction dans Éléments d’un songe (Gallimard, 1961), souligne la constance
de l’amoureux. Mais par-delà ce détail presque trivial,
s’épanouit le soin de la poésie à questionner
la vie. Pour le sésame, il n’est pas de cri qui vaille ;
pas davantage de silence ; de foi dans la transcendance, c’est
affaire privée ; il reste l’art, ce chant sous les
étoiles. L’admirable, à suivre ce goût des
hommes pour l’éternel, à créer des dieux,
puis la Trinité, puis rien qui n’est pas rien, ne serait-ce
qu’à travers la vie plus vaste que l’individu qui
la pense, est que l’illusion ne peut tout expliquer. Car si l’art,
dit Jaccottet réprouvant le déni de sens qu’a privilégié
la seconde moitié du vingtième siècle, tout ce
que l’homme à la recherche d’une mémoire qui
lui ouvre l’avenir « a produit de plus beau et de plus
grand » devait n’être que le précipité
d’une illusion, cela heurterait « jusqu’au simple
bon sens ». L’œuvre justifie la quête.
À défaut de rendre, dans un
« adieu en plénitude », le cri poussé
à la naissance, au moins prévenir les blessures de la
disparition, voici l’art. Une telle formulation implique la conscience
du vivant, l’anticipation de l’agonie, l’appartenance
à un ensemble qui nous dépasse dans l’espace et
le temps. De même qu’il existe des mondes à l’intérieur
du nôtre – tel végétal au cycle court, tel
animal au temps compté vit et presque meurt sous nos yeux –,
de même nous joignons le royaume des morts. On croit bien percevoir
après quinze milliards d’années des échos
du big-bang, et il ne resterait rien de l’âme d’un
proche ? Cependant, que le passage existe ou non importe peu. L’essentiel
réside dans l’attitude, plus qu’intellectuelle :
spirituelle, que préconise Jaccottet durant l’existence.
Celle-ci rejoint la lecture que Musil a faite de Schopenhauer et que
Georges Steiner éclaire dans Passions impunies
(Folio/essais, 2001). À partir de la volonté capable d’engendrer
l’action (jusqu’aux ravages de la guerre mondiale) ou l’ascèse,
Jaccottet choisit de gagner la paix. Il ne braille rien et ne prend
donc pas des kalachnikovs pour des Stradivarius. Il sait trop que le
progrès, même social, n’offre aucune garantie contre
le pire. L’humanisme déplorait l’Inquisition, la
Barbarie, les œillères, en vain. Les diplômes n’arrêtent
pas les émeutes. Les hommes les mieux informés paraissent
aussi des éponges, quand même la vertu méprisée
contient quelquefois leur ambition. Les débordements de tous
ordres, dit Jaccottet, sont de toute éternité. Pourtant,
à chercher le juste passage, à s’ouvrir à
l’inconnu qui commence par l’écoute de quiconque
apporte une lueur, on tourne le dos au mal. Pour bien mourir, on ne
tue pas. L’accord au monde engendre un monde de concorde ;
la trahison ne tarit pas le pardon. C’est pourquoi, hors de toute
église, la violette, la carotte sauvage, la centaurée
trouvent l’éclat des dernières devenues, par la
grâce d’un regard, les premières.
Dieu n’est plus ; le sacré
reste le propre de l’homme. Les temples s’érodent ;
le poète à son énigme demeure un prêtre laïc.
La galaxie paraît de plus en plus un village ; l’homme
n’en reste pas moins à lui-même obscur. « Seule
l’absence regarde. Seul l’invisible voit. » C’est
ces évidences-là que Jaccottet – traduisant ici
un vers de la poétesse russe Olga Sedakova – ne cesse pas
de redessiner, de rendre claires comme la lumière d’une
étoile. Non seulement il enrichit la méditation séculaire,
chaque page ouvrant des portes pour chacun, mais de surcroît la
voix qui lui est propre, toute de retenue, de for intérieur,
enchante et transporte le lecteur « proche parent de ces
paroles entr’ouïes qu’on n’est jamais sûr
d’avoir comprises, mais qu’on n’oublie plus ».
Lire Jaccottet ouvre jusqu’au silence comme un fruit. Et c’est
comme si, la dernière page tournée, la délectation
parachevant son œuvre, la mort calmement s’endormait sous
nos yeux.
Pierre Perrin, Poésie1/Vagabondages, n° 28 – Déc 2001
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