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Hughes, né en 1930, marié à Sylvia Plath
de 1956 jusqu’au suicide de celle-ci en 1963, poète
officiel de la cour d’Angleterre, est l’une des
grandes voix du vingtième siècle. La parution
simultanée de ces deux recueils d’une rare densité,
publiés peu avant sa mort survenue en 1998, atteste
l’intérêt que lui porte l’édition
française. Les Lettres d’anniversaire
ont connu un succès sans précédent ;
ces deux cent trente pages-là se sont en effet vendues
à cinq cent mille exemplaires, outre-Manche. Quant
aux Contes, ils revisitent si bien tout ce que notre
Occident répudie, le sacré par-dessus tête,
qu’ils participent d’une nécessité
en apparence distincte, mais tout aussi puissante.
Le suicide de
la mère de ses deux enfants, à qui le poète dédie
le monument funéraire que constituent ces Lettres, avait fait
l’objet d’un silence irréfragable. Ce livre rompt
trente-cinq ans de mutisme qu’aucun venin, aucune hyène
n’avaient pu forcer. Mais la surprise, le goût pour le mystère
dépecé n’expliquent pas à eux seuls un tel
élan pour des poèmes. Si la lecture paraît à
la portée de tous, le monde auquel renvoie celle-ci reste sans
concession. Ces Lettres rebroussent
la mort ; elles retrouvent la morte telle qu’elle n’a
jamais cessé d’être aux yeux de ceux qui l’ont
aimée : vivante. L’amour vibre et siffle entre les
vers – seul oxygène que la mort ne ravit pas. C’est
un amour terrible, plus qu’un corps à corps, une dévoration
réciproque. Dans ces extrémités, le lecteur se
pourlèche-t-il ? Il n’est pas de sot ; il n’est
que des sottises. On apprend tout de l’amante morte, depuis son
« nez venu des hordes d’Attila » sur ses
« lèvres d’arborigène », à
la béance de son sexe en prise sur le « vide de Dieu »,
en passant par mille et une de ses terreurs stroboscopiques.
Le secret d’une
réussite est toujours multiple. Il n’en est pas moins certain
que ces Lettres répondent à la nécessité des Confessions. Ted Hughes
confie simplement : « Pour moi, une requête est
un ordre. » L’inspiration posée, l’aveu
s’aiguise à chaque poème ; et le livre rémoule
au propre l’histoire de ce gâchis que fut l’union
de ce couple infernal. « Chacun de nous était un pieu
/ Qui empalait l’autre. » La chronologie est sans faille,
les anecdotes sans nombre. On est aux antipodes des chiures javellisées
qui font les délices de nos cultureux. Les choses vues nourriraient
un bestiaire. Le poème de l’ours, la plongée des
chauves-souris, l’essaim d’abeilles, tout concourt à
tisser le souvenir à vif avec l’impossible expiation. Car
tout est double, constamment. Le couple, à peine assemblé,
se dédouble ; chacun se perd à l’intérieur
de soi. Le labyrinthe couvre les quatre-vingt-onze poèmes du
recueil où la tendresse croise – éperdue, incrédule,
aveugle, éblouie – la détresse.
« Je
m’accrochais à toi, me nourrissais de toi – drogué,
chargé De tes cauchemars
et de tes terreurs. À
l’intérieur de ta Cloche de Détresse, J’étais
comme un nain dans ton globe oculaire. »
Orphée
Hughes ne tire pas son Eurydice des Enfers ; il lui tend la lumière.
S’il rayonne, c’est pour Sylvia. Telle est la puissance du
souvenir que celle-ci reste vivante d’un bout à l’autre
de ce recueil olympien. Il écrit leur échec, il ne cache
rien des soubresauts incessants de leur désastre. Il burine une
statue de sang, d’éclairs. Il ne trahit rien des assauts
de la mort contre sa femme. Il ne tait pas davantage son égoïsme.
Ses poèmes-confessions avouent l’incompréhension,
l’impuissance, la fuite enfin devant le danger de mort. C’est
ainsi que ces poèmes, qu’on pourrait croire a priori d’un
cœur de pierre, offrent une pierre de touche où chacun se
reconnaît. La faiblesse est le propre de l’homme. Si grande
est celle-ci que nul ne connaît vraiment « le vol nuptial
des éphémères les plus rares », ses propres
jours.
Qu’on
n’aille pas croire, à ce retour de flamme du lyrisme, cœur
et sens mêlés, à je ne sais quelle combustion de géraldisme,
fût-il anglican. Les bonheurs de langue, sans lesquels la lecture
ne vaut pas un pet de souris, fourmillent à chaque poème.
Ted Hughes sertit sa langue de diamants ; il drosse le vers, la phrase,
de rejets, de contre-rejets. Il n’est pas jusqu’aux oxymores
qui ne sifflent leurs jets de vapeur, tels des « hurlements
silencieux ». C’est que l’ensemble redistribue
en détail les équilibres de la terreur originelle. L’osmose
est totale entre la création sur la page, le vécu, le suicide
de Sylvia, ses suites, et les fils du souvenir qui tremblent à
travers la combustion généralisée. Celle-ci affranchit
le poète : « Ce qui se passe dans le cœur
/ Se passe, tout simplement. »
L’autre
ouvrage, au motif plus lointain, retentit d’échos qui attestent
la puissance du passeur. Les mythes ne parlent plus ; nos oreilles
sont sourdes. L’ignorance, qui a couché l’homme devant
les dieux, détruit aujourd’hui l’idée même
de se dresser sous les étoiles. « Cette terreur / Qui
est les trois quarts de la sagesse » nous abandonne, écrit
Ted Hughes. Comment l’exaltation du jeunisme, qui balaie l’expérience
au profit de la table rase gratis, permettrait-elle l’accès
à la raison ? Le pire prolifère, que les mythes devaient
endiguer. « Tous adorent, tous vénèrent / La
cupidité, la cruauté, le Lycaon / Qui est en eux. »
Concision, puissance de l’expression, détail acéré,
charme aussi, tout cela façonne ces métamorphoses.
Ces poèmes allient le souffle de l’épopée,
ses images drues, à la concision du conte. Ces vingt-quatre mythes
revisités – Reumaux écrit pour sa part « défroqués »
– renvoient à l’arbre de la Connaissance.
On commettrait
moins de bévues, des bavures aux derniers génocides, on
y verrait moins noir peut-être, si on acceptait d’ouvrir le
compas avec Ted Hughes, parmi les meilleurs. Le jour vient en effet où
la littérature portera de nouveau Noé sur le déluge
des consciences qu’on regarde monter, sans rien faire. À
l’aveu d’une ignorance – au lieu de l’anathème
définitif de la ringardise –, à propos des mythes,
on recommandera la lecture de l’excellent glossaire qui clôture
ces Contes d’Ovide. Il fait bon
retrouver là que « dans l’acte d’amour la
femme jouit dix fois plus fort
que l’homme ». La révélation est de Tirésias ;
l’aveugle devin savait voir. À quoi rime de ne pas voir enfin
ce qu’il savait : le don décuple la vie, l’avenir
est un don.
C’est
cette vue, que portent les deux livres de Ted Hughes, qui les rend si
nécessaires. « La voie du milieu est la meilleure, la
plus sûre. » L’équilibre est le salut. Puisse
une telle évidence féconder l’avenir !
PIERRE PERRIN,
La Nouvelle Revue française n° 563 – octobre 2002
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