|
atrick Guyon a publié une vingtaine de livres. Avez-vous lu Le
Livre des témoins ? Le Livre de la sortie du jour ? Guyon est
poète, dans l’altitude et la profondeur des Élégies de Rilke.
Il tente l’impossible. Il exige, il bouscule, il appelle, il vous
prend par la voix. Il parle haut ; l’usage en est passé. Dieu mort,
les prophètes n’ont plus cours. Il écrit juste ; la morale est son
affaire, ainsi que l’amour. La poésie, « qu’on présente comme un
art », apparaît bien plutôt « une terreur et une folie », la parole
même de la vie. « La langue, sans l’achever, accomplit l’acte de
la vie humaine. »
Patrick Guyon, dans les États provisoires du poème IV, ne
se borne pas à un banal art poétique, il détoure au burin le sens
même de l’existence. « Je ne suis pas ce dont je viens. » La
mémoire est à venir, ou bien elle reste un leurre, l’ombre inversée
du linceul ; or c’est le tombeau qu’il faut construire, œuvre de
parole et d’amour mêlés. « Poème, ce n’est pas feindre ; poème,
c’est naître. Et naître, c’est devenir mortel. Et être plus vivant,
devenir plus mortel. »
La note grise donne à voir, avec les poèmes en verset, des
reproductions de Jeanne Teillet. Une semblable exigence conduit
les deux artistes à l’assaut de l’impalpable frontière. Seuls comptent
« les mots qui comptent » ; les couleurs ne mentent pas. « Si quelque
chose arrive, c’est par ce qui empêche. » Guyon entasse syllabe
sur syllabe, non pas pour dérober, mais pour faire apparaître le
secret de sa recherche. Le peintre, de la même façon, n’efface pas
la toile ; c’est de la matière ajoutée que vient la lumière.
Chercher un sens à l’existence s’apparente à un piétinement. Patrick
Guyon circonscrit « notre sort de plein vent autour d’un mât sans
voile ». Il va loin dans le dénuement. L’art n’est pas un sésame ; un moyen se travaille. « La peinture est un gué. Il faut trouver
en soi les yeux qu’il faut. » Paupières levées, la parousie n’attend
plus : « On n’entre pas dans l’incréé. Non, au-delà du tout il n’y
a rien qui le termine. C’est pour cela qu’on parle. »
L’ultime étape du recueil coïncide avec un avènement à soi-même.
« L’univers est un corps », d’un côté ; de l’autre, la communion
est de ce monde où les morts ne sont pas exclus. Le voyage est de
souffle et de sang ; si des larmes l’effleurent, c’est que la lumière
pleut. Rimbaud l’avait bien perçu. Le poète est dans l’altitude
par le seul fait qu’il parle pour s’entendre soi-même. Il se met
au net, en règle avec ce qui nous défait à mesure que nous pé-nétrons
notre propre existence. Tel est le verbe de Patrick Guyon, noueux
parfois, sans cesse exigeant, assurément complexe, mais non pas
insondable. Il acquiert la force de ce pour quoi il crève la page,
la vérité ontologique. « C’est normal la morale, quand on prend
la parole. »
Quand la beauté est ainsi offerte, qui peut s’en détourner ?
Pierre
Perrin, Le Nouveau Recueil, n° 67 [Juin-août
2003]
|