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oici le troisième titre d’une
collection baptisée « Qui donc est Dieu ? »
à l’adresse du grand public. Jean Grosjean livre là
quatorze brefs poèmes qui conduisent à une réponse
telle que l’agnostique se sent d’emblée captivé,
en conservant sa liberté totale. C’est que la réflexion
du poète, à coup de versets simples sans être jamais
simplistes, encore moins réducteurs, sans aucun prosélytisme,
procède d’une ouverture à l’infini. À
lui emboîter le pas sans peine, à partir de la reconnaissance
d’un silence en nous, il nous est donné de gravir la montagne
de l’âme. Admirable marche de l’esprit ! Celle-ci
satisfait la soif de savoir ce que peut être le sacré. Comme
elle éclaire ce dernier un peu mieux à chaque pas, la lumière
qu’elle dispense par la plume de Jean Grosjean devient vitale.
 Que la poésie soit vitale, c’est
bien le moins qu’on attend d’elle. Cependant elle résiste
aux définitions les plus lumineuses. Protéiforme, et pour
cause : elle sert des intérêts si contradictoires. Elle
est la première parole, celle des dieux, profère, en Jupiter
serein, Claude Michel Cluny. Elle est aussi la geste de l’humanité,
le chœur des passions, et la compassion qu’elle appelle au-dessus
des ruines. Elle est encore la mémoire de l’avenir, pour
peu que les hommes de l’avenir conservent quelques traces de mémoire.
Celle de Jean Grosjean participe de l’évidence.
Pour nous faire toucher du doigt ce silence
à partir duquel il pressent notre manque universel, établissant
au reste que « rien n’a de sens ni d’issue »,
l’auteur d’Adam et Ève et de La Gloire (en Poésie/Gallimard) use d’analogies
à la portée de tous : « On ne s’endeuille
que d’un vivant. Un absent n’est absent que s’il existe.
On ne percevrait pas le silence s’il n’était pas quelqu’un
qui se tait. » Et c’est ainsi qu’en trois propositions
plus nettes que des braises, dont les deux prémisses du syllogisme
sont librement exposées à l’entendement, l’évidence
est établie. La suite de la démarche conduit à réaliser
que peut-être « vivre n’est que l’incipit
du bond par lequel on se perd ». Un seul point du raisonnement
général heurtera peut-être l’incrédule :
« la création existe à cause de nous ».
Eu égard à l’immensité du cosmos, est-il vraisemblable
que l’homme, ce ver de terre, mérite une seule des beautés
qui l’entourent ? Mais peu importe, comme si tant de lumière
dans l’âme ou l’esprit rachetait, si peu que ce soit, l’horreur de la race.
Pourtant Jean Grosjean sait jauger l’homme
qui regarde si peu « le désespoir dans l’œil
des bêtes ». Il sait à l’occasion retourner
celui-ci : « Est-ce qu’on n’est pas le bétail
qui ne sait pas encore l’abattoir mais seulement l’herbe et
la bouse ? » Et encore, dans le même poème
liminaire, ce regard de diamant : « Nos libertés
sont les ruissellements de l’instinct ou de la mode. Nos pensées
sont des éponges imbibées de culture et de propagande. »
Comment ne pas le suivre, dans la droite ligne de Montaigne que nul ne
veut entendre, quand il ajoute ailleurs qu’il faudrait ne pas « se
laisser duper par des doctrines ou des émeutes » ?
Qui se moque de l’humanisme aujourd’hui, sinon ceux qui multiplient
les œillères de tous ordres, des sophismes que nécessite
la tolérance aux pires ostracismes ?
L’admirable est que rien n’arrête
ce petit livre, pas même la modernité à l’adresse
de laquelle Jean Grosjean décoche ce trait : « Moïse
est moderne, il pense, il a même tant d’idées que son
âme est un peu vide ». Par l’humour céruléen,
la profondeur de la réflexion, la tranquille allégresse
de l’écriture, ce bréviaire hors de toute église
est un régal. Rarement livre de chevet atteint et prolonge ce degré
d’amour « comme la réciprocité de deux
êtres ». Croyant ou non, et quand même on peut
rire en mourant : « Notre vie, que nous l’ayons
engluée de puissance ou obérée d’impédiments,
le jour où elle se perd elle reflète le Golgotha. »
Il y a là tant de justesse qu’on ne peut pas ne pas poursuivre
la méditation.
Pareil au prophète dont le peuple
se serait à jamais égaré, Jean Grosjean est parvenu
à une telle maîtrise de sa parole qu’il enchante même
le silence.
Pierre Perrin, Poésie1/Vagabonadages n° 28 – Déc 2001.
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