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vingt-quatrième livre du poète Jean Grosjean, le douzième
en prose dans ce petit format à la couverture gaufrée,
spécialement créé pour lui voilà presque
trente ans, échappe aux classifications communes. Si c’est
un conte, les héros et les péripéties relèvent
essentiellement de l’art de vivre, qui « est de ne
pas savoir » comme de privilégier « l’oisiveté
qui est la vraie vie humaine et qui nous fait émerger des travaux
et des jeux par une exaltation intérieure », tandis
que « vivre n’aura été qu’aller
et venir sous les vapeurs errantes du ciel ». Si c’était
un poème, car il en a le souffle et la richesse et un rythme
porte chaque page dont quelques-unes justement intègrent en
italiques des vers, il ne rendrait sans doute pas si vivants ses personnages.
À quoi bon classer la perfection ? L’essentiel est
toujours à l’intérieur.
L’essentiel réside en ce livre,
en effet. « L’invisible me grise », dit
“l’Adam à l’Adame”, quand Jean Grosjean,
une soixantaine de pages plus tôt, avait prévenu :
« à quoi sert la vie à moins d’être
la fête de l’invisible ». Mais cet invisible
est, d’un bout à l’autre de ce bref ouvrage couleur
de rivière au repos pareille à l’herbe d’avril,
instillé en une féerie de toutes les sensations que
restituent d’incessants bonheurs de langue. « Chaque
jour passait ainsi sur le monde avec une insouciance méticuleuse
[…] » ; « Les jours passent sur toi
comme l’eau sur la pierre, juste pour la polir » ;
« les sentiers n’avaient d’autre longueur que
sa fatigue. » Si Jean Grosjean transporte son lecteur vers
un paradis, parmi les plus terrestres, c’est en brassant le
temps immémorial et celui de l’extrême présence,
en se demandant « comment incarcérer le temps »
et plus encore le désincarcérer peut-être, avec
ces mots : « avoir vécu est une drôle
d’expérience ».
En lisant ce livre pénétré
d’humour et d’une gravité limpide, on se dit qu’on
tient entre les mains un de ces bréviaires laïques capables
de ressourcer la prière à la vie. Jean Grosjean, en
effet, n’a rien d’un missionnaire. Si Adam dit à
Ève : « toi, pareille à Dieu, on a beau
remarquer tes contradictions, on ne peut pas en faire le tour »,
noté par ailleurs que « Dieu ne s’enseigne
pas » et « ce que Dieu admet se distingue mal
de ce qu’il réfute », Adam libère sa
pensée : « Ailleurs est peut-être le
vrai pays. On aura à peine été ici, juste le
temps de s’en apercevoir ». Cependant, à Ève
qui lui dit encore, dans un merveilleux dialogue : « Si
tu connais l’impérissable, ta connaissance ne peut périr »,
en venant à cette question (qui frémit de féminité) :
« J’aurais à me méfier de ta résurrection ? »,
Adam répond, à la hauteur des prophètes :
« Je ne revivrai pas, je vivrai. » La foi, qui
éclate ici, apparaît souvent plus tempérée.
C’est, aux deux tiers du livre, d’abord : « Il
n’imaginait pas quelque dernière heure qu’on dépasserait
pour voir au-delà » ; et, deux pages plus loin :
« À l’immense nuit de l’éther
répondrait une clarté qui ne crie pas. »
Jean Grosjean est parvenu à
une telle maîtrise de son art que ses phrases, dûment
écrites pourtant, ne sentent ni l’écrivain, ni
le prophète, mais l’homme au plus haut de lui-même,
en un mot l’âme qui, les yeux grands ouverts, apprivoise
et nous donne en partage la paix qui l’habite. Avec ces pages,
qui rouvrent l’œuvre entière (elle aussi prodigue
à co-naître, le bonheur s’incarne en plénitude,
comme « les jours viennent par le chemin des nuits »
et comme l’avenir toujours pénètre le passé.
Pierre Perrin, Poésie 1 / Vagabondages n° 13 — mars 1998
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