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Jean-Pierre
GEORGES, Je m’ennuie sur terre, éditions Le Dé bleu, 1996
[72 pages].
n
couverture, noir sur blanc, la photo craquante d’un gamin debout
sur la rive d’un fleuve avec, au fond, à la hauteur des
épaules, deux arches de pont, de sorte que l’entrée
dans ce petit livre passe par un heureux contraste et avive la sympathie
pour qui n’aurait jamais lu Jean-Pierre Georges. Je m’ennuie sur terre constitue son huitième ouvrage publié.
Il s’agit là d’un long poème en vers brefs,
non ponctués mais avec une majuscule à chaque début
de strophe dont la longueur varie de un à seize vers. Le tout
mêle savamment des réflexions caustiques et des fragments
de récit immobile, dans la mesure où, si le poète
se déplace quelquefois telle une ombre sur une carte –
il se rend chez de rares amis poètes, chez ses parents, et il
côtoie les bords du Cher –, il s’arrête surtout
pour saisir le temps et se donner des nouvelles de la vie qu’il
écrit. L’originalité de Jean-Pierre
Georges, qu’on peut mesurer au ton de sa voix, réside dans
un pessimisme qu’un sourire timide relève souvent. Quelle
que soit la déréliction dont il nous entretient, l’apitoiement
sur soi n’est pas de mise. C’est un frère de Georges
Perros. Il peut noter que « les télés hurlent derrière
les volets » aussi bien que « tu es jetable, remplaçable
/ x milliards d’exemplaires livrables » ou bien «
Ah comme je voudrais entrer / en religion de vivre » et «
fillettes vêtues de votre seul bronzage / […] / une sorte
de croc pour âme de voyeur ». Il ne rechigne pas à
mettre à jour, comme dans un roman – puisque trop de poètes
d’aujourd’hui occultent qu’ils auraient un sexe qui
leur rend l’existence plus ou moins belle – ce qui occupe
tout le monde : « elle s’est assise sur ma bouche / avec
ma langue je vais le plus loin / possible j’ai quelque mal à
respirer / […] / pour le plaisir elle a un doigt / précis
chirurgical / elle fait durer » ou ces mots qu’on a tous
entendus un jour, qui disent tout : « tu ne peux plus me faire
l’amour / il y a une autre femme c’est ça ». Bien sûr, un long poème, ici
une soixantaine de pages, ne se déroule pas sans quelques notations
dont la pertinence ne cloue pas forcément sur place le lecteur,
par exemple cette strophe relativement laconique : « J’ai
besoin de grip pour ma raquette / et d’un documentaire / sur Marco
Polo », sauf à chercher
de part et d’autre tout un réseau de connotations, de quoi
presque refaire un autre poème. Toutefois ces strophes un peu
légères sont assez rares, permettent presque de respirer,
surtout quand on lit, outre « Un poème c’est la grâce
ou rien », « Vieillir est arrivé » et la strophe
est finie. Car la grâce de Je m’ennuie sur terre tient
dans son mouvement fait de contrastes incessants. Si l’on songe,
à telle page (« aquoiboniste faiseur / de chansons tristes
»), que Jean-Pierre Georges est un de nos meilleurs lyrico-dépressifs,
on pense sans cesse au-delà, car sa voix dit bien l’humaine
détresse que traversent des bonheurs de toute sorte ; «
l’amour c’est fait pour ça / il y a plein de gens
très tranquilles / au fond des tombes ». Lisez Georges, son « ennui » vous désennuiera « de
la poésie martyrisée », car avec lui on lit comme
on respire. Pierre Perrin, La Bartavelle, 1996 |
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