ALAIN DUAULT, Où vont nos nuits
perdues
(Gallimard)
uy Goffette en rendant compte du
Jardin des adieux à cette même place, en octobre 2000, parlait d’une
“logorrhée vibrante et symphonique”. Il relevait
déjà l’aria d’orage, qui revient
dans ce troisième recueil. Celui-ci témoigne d’une
maîtrise qui a grandi. En fait d’orage, c’est la langue
qui tonne à propos ; la grêle est nourricière.
Le poème lève à l’envi, telle une pâte.
La longue élégie s’est amplifiée, dramatisée.
Alain Duault, qui connaît toute la poésie française
ou peu s’en faut, la subvertit (« je briserai mon rire
dans un éclat de verre »), et la renouvelle. Son enjeu
est sans frontières ; il déplace les bornes du temps.
Non seulement ce poète « crée le monde à
sa démesure » comme il convient, mais il codifie à
travers « ce chant qui seul peut dire que nous ne mourrons
pas » sa faiblesse. Sans cette dernière, l’humanité
reconnaîtrait-elle un fond à l’horreur ?
La poésie
accaparant peu l’attention, je précise d’emblée
que ce volume crée une embellie sur un ciel sombre. Contempteur
autorisé de la modernité, Henri Meschonnic dressait, par-delà
son dernier titre ironique, Célébration de la poésie [Verdier, 2001], le constat d’une carence de poètes.
À le suivre, nos gloires instituées sonnent le creux.
Chacun se berce d’une « auto-satisfaction proportionnelle
à son insignifiance ». L’actuelle désertification
de ce qu’il répugne à appeler un genre littéraire,
sous sa plume acérée, tourne tel un manège. À
un demi siècle de distance, son propos rejoint les analyses de
l’auteur d’Avez-vous lu Char [1947], sans
citer Georges Mounin. On ne devrait pas négliger les morts, particulièrement
celui-là.
Comment l’ostentation,
entre la tombe et la pure merveille, prospère-t-elle ? Par
nature, le poète ne triche pas ; Alain Duault sait que « nous
ne sommes ni plus ni moins que cette pourriture ». Avec lui,
nous voilà bien au fond du pot, comme disait Montaigne. C’est
pourquoi chacun découvrira chez Duault ce que l’actuel
maître du rythme et de la poétique désespère
de rencontrer : une émotion à l’origine du
poème, un plaisir esthétique à la hauteur de trouvailles
sans nombre et un amour de la langue tel que la langue fait l’amour
à chaque vers, une âme enfin dont les lèvres murmurent
parfois l’éternité.
Le recueil
est construit. La symétrie répartit quatre ensembles de
“nuits noires”, quatre autres de “nuits blanches”
à l’entour d’un long poème intitulé
“l’accidente”. Central, celui-ci est constitué
de douze douzains. La rigueur accentue la terreur qui lentement s’insinue.
La voix saigne à la fin parmi l’odeur des herbes sauvages
souillées d’huile chaude. Ce pivot dépassé,
le vers de Duault est nourri à l’égal de chacun
de ses autres poèmes. Chaque sillon court sa quinzaine de syllabes
au moins et la plupart des poèmes excèdent les vingt vers.
Malgré cette attention portée au métier, sans laquelle
il n’est pas de poésie, cette dernière fuse partout
en boitant. Il y a une manière Duault, qu’il semble avoir
reprise du Fou d’Elsa peut-être.
Par-delà l’absence de ponctuation, c’est à
une oralisation de sa pensée que le poète nous convie.
Le lire, c’est suivre l’affleurement, les cheminements de
l’âme. Cette hésitation d’une parfaite maîtrise
conduit au cœur du poème, à la tessiture même
de la voix. L’effet est d’une immense séduction.
« C’est votre mort à marée basse qui
attend son heure écoutez »…
« C’est
si difficile / D’aimer » écrit aussi, simplement,
Alain Duault. Il y avait longtemps qu’on n’avait trouvé
un poète digne de ce nom sur ce sujet. L’art de l’attente
et celui de se conjoindre en joie, « la lente houle de ton
ventre […] et cet aveu qui roule comme un rocher »,
éclate dans ces pages admirables. L’admirable c’est
encore que, comme dans nos vies même amoureuses, le monde martèle
ses questions : « Être oui mais être quoi
et pour qui ». Toutes les postures de l’amour n’effaceront
jamais une seule imposture des salauds. Que peuvent « les
genoux de soie à force d’être nus » contre
un corps écroulé dans des barbelés ? Les mots
de Duault ne participent pas de la confusion mentale qui régente
notre nouveau siècle. L’imposture n’est pas son fait ;
il la combat. La torture de l’amour, vif et mort, ne passe rien
à l’amour de la torture qui reprend du poil de la bête.
Je me réjouis de saluer un poète nécessaire et
déjà grand.
PIERRE PERRIN
[La Nouvelle Revue française n° 563 octobre
2002]