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et ouvrage paraît simultanément
en édition courante de plus de cinq cents pages et en poche (la
petite Vermillon). C’est dire son importance aux yeux de l’éditeur
qui n’a pourtant pas retenu le titre originel. L’auteur
en effet ouvre et clôt sa préface sur la notion de « poésie
négro-africaine d’expression française ».
Il déplore que des critiques aient « rejeté
le vocable négro-africain, jugé par eux vieilli et historiquement
daté ». La modernité est logophage ; c’est
sa façon de digérer l’histoire. Wole Soyinka a naguère
tenu ce propos sans appel : « Le tigre ne proclame pas
sa tigritude ; il saute sur sa proie et la mange. »
Les poètes africains, comme tout poète digne de ce nom,
sautent les frontières. Si l’on parle d’un lieu,
on transporte celui-ci vers l’auditeur. La parole est ce mouvement
et l’identité, qui la fait jaillir, ne saurait l’enfermer.
Ces poètes sont français, puisque la langue dont ils usent
reste en Afrique aujourd’hui « la langue de médiation »,
dit Hamidou Dia. Les quarante pages de la préface proposent une
fresque historique et poétique où se profilent toutefois
quelques inexactitudes. « La poésie négro-africaine
d’expression anglophone mérite une grande anthologie pour
elle seule. » Mais celle-ci n’existe-t-elle pas en
partie ? Coédité par Actes Sud et l’Unesco
l’an dernier, le beau volume Poèmes d’Afrique
du Sud, traduits
de l’afrikaans et de l’anglais, satisfait une attente de
cet ordre. Les deux anthologies, d’ailleurs, font plus que se
compléter. Un même cri les tend toutes deux que l’amour
seul apaise. Comme quoi, la langue reste un moyen. À répéter
que celle-ci choisit son poète, on reconduit : Dieu est
mort, vive la langue !
La sacralisation de la langue ne comble d’aise que les consommateurs
de truismes. Mais l’essentiel reste les poèmes qui passent
ici les trois centaines.
Parmi soixante-dix auteurs choisis dans
vingt pays, Césaire et Senghor, en pères fondateurs, restent
les deux grands que tout le monde devrait lire et relire. Le Cahier
d’un retour au pays natal
du premier, avec ses « mots de sang frais », et,
du second, l’Œuvre poétique (en Points/Seuil) sont des sommets. « Je dis non, écrit
Senghor, ce ne sont plus les kapos, le garrot le tonneau le chien et
la chaux vive / Le piment pilé et le lard fondu, le sac le hamac
le micmac, et les fesses /Au vent au feu, ce ne sont plus le nerf de
bœuf la poudre au cul / La castration l’amputation la crucifixion
— l’on vous dépèce délicatement, vous
brûle savamment à petit feu le cœur. »
Le colonialisme en effet dépassé, l’horreur reste
vive. Les coups d’État, la concussion, les guérillas,
les génocides dévastent l’Afrique de l’intérieur.
Il ne manque aux Africains, sur ce point, que de n’être
pas le Peuple élu. La barbarie est légale et banalisée ;
il n’est d’acte de naissance, à ce stade, que funéraire.
Bernard Binlin Dadié a écrit : « Je vous
remercie, mon Dieu, de m’avoir créé Noir, / D’avoir
fait de moi / La somme de toutes les douleurs. » Cela se
lit comme l’ouverture du Discours de la méthode,
l’ironie sous la langue : « Le bon sens est la
chose la mieux partagée… » Le problème
que l’humanité ne surmonte pas, c’est la bêtise.
L’école accroît l’intelligence ; elle
ne peut l’inventer. C’est comme le travail pour l’écrivain.
Le talent ne se clone pas ! Parmi les poèmes les plus émouvants,
Prière d’un petit enfant nègre de Guy Tirolien, Chant pour ne pas mourir
de Lucien Lemoine devraient être connus de tous les enfants du
monde au même titre que le poème du blanc Paul Vincensini,
Bébert, tu vas voir, qui rejoint « l’immense
douleur/De ceux qui ne demandent plus rien ». Et cet aphorisme
de Noël Ébony résonne partout : « Nous
réclamons l’écho de notre voix. »
La richesse de cette anthologie réside
peut-être dans la découverte des voix de femmes. La mondialisation
se fait à plusieurs vitesses, mais que les femmes aient pris
la parole en Afrique aussi bien qu’en Chine atteste l’accroissement
du niveau de vie mondial. Les dix pages de Nadine Fidji témoignent
d’une grandeur. L’extrait du voyage d’une étoile dénonce la guerre. « La
guerre est une marée d’entrailles / qui possède
un rire de vieil halluciné. » Il y a là une
profondeur et une puissance du verbe qui signent la présence
d’un grand poète. « Moi aussi je mourrai, /
je labourerai la terre de mes os émiettés, je serai prisonnière
de mes larmes gelées, / que serai-je sans ta sainte odeur d’homme,
la nuit livrera ma conscience à des ombres affamées, /
car d’un simple souvenir je respirerai ton parfum. »
Elle incite à réfléchir : « C’est
dans sa fragmentation que l’homme entier se fait, car chaque fragment
est une pièce du corps pris d’un infini vertige. »
Elle n’est évidemment pas seule, pour un tel continent,
encore que l’espace ait peu à voir avec le verbe. Malgré
la maladresse de certaines notices de présentation où
Hamidou Dia oppose la perfection et l’émotion, l’amour
et l’engagement, quand en vérité nous vivons tous
en indivision, il faut butiner cette anthologie. On y lit aussi bien
« le serment de l’imam à tête de Coran »
que « l’incandescence voluptueuse du malheur »
qui est le propre de la religion, et les amours. Et ce ravissement parmi
tant d’autres : « Tes doigts tremblants vont lâcher
l’anse du sort. » Elle fait plus que répondre
à une curiosité naturelle, elle l’engrène
à mesure, elle grandit son lecteur. Elle est enfin cela même
qu’elle sert : la poésie en marche.
Pierre Perrin, Poésie 1/Vagabondages n° 32, décembre 2002
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