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a culture est une notion complexe. Le terme dérive du latin colere.
Ce verbe signifiait entre autres cultiver, prendre soin, préserver. Une
telle traduction ouvre deux directions. D’une part, cultiver renvoie au
travail de la terre, en vue de faire produire à celle-ci de la nourriture.
De l’autre, on touche à l’âme. Car le même verbe
invite à prendre soin des dieux, à préserver leur culte.
L’idée de conservation du patrimoine est romaine. La culture va
bien au-delà ; elle rejoint la création. Elle fait un enfant à
l’éternité. Ces mots n’ont plus cours. Le tout est
de savoir pourquoi, et pourquoi rien ne les remplace.
L’âme chercherait-elle un label biologique, elle se heurte au siècle
dernier qui a mis la culture au pluriel. Dans cette nouvelle acception, toute
d’ethnologie, le terme recouvre l’ensemble des activités,
des croyances et des mœurs d’un peuple, voire d’un groupe,
à un moment déterminé de son histoire. Je ne l’ignore
pas. Mais à l’horizontale qui prévaut, sans mémoire,
sans avenir, comment ne pas préférer ce qui fait le propre de
l’homme : debout ! C’est seulement dans cette posture, la tête
au ciel, que les pieds touchent à l’empire des morts. Que dit donc
Hadès ?
Les Grecs plaçaient la beauté au-dessus de tout ; ils l’adoraient.
Les meilleurs d’entre eux sublimaient cette adoration même. Leur
objet devenait la sagesse. L’élévation de l’esprit,
de l’âme, impliquait la capacité d’intéresser
tout son être à quelque chose qui ne fût ni usuel, ni (bassement,
disait-on) utilitaire. C’est ainsi que se comprend le paradoxe de Baudelaire
: « L’homme peut se passer trois jours de pain, de poésie
jamais. »
Que Dieu existe ou non, l’être humain réalise son processus
chimique et vise à satisfaire ses instincts. Quoique le solipsisme soit
une hérésie, force est de reconnaître que le plus grand
nombre borne son existence à ce qu’il peut réaliser dans
celle-ci. Le sacrifice est une tare ; les fanatiques s’en sont emparé.
Le dévouement engendre de légitimes suspicions. Malgré
cela, racler la vie pire qu’un rat d’égout ne satisfait personne.
Il suffit qu’une passion s’empare d’un individu, pour qu’aussitôt
celui-ci prenne conscience de sa démesure. Le propre de l’amour
à son paroxysme est que l’autre, du fait même qu’il
se donne, devient dieu et fait de l’aimé un dieu à son tour.
Vivre entrouvre des mystères, quand même aujourd’hui en Occident
le mystère est décrié. La moindre croyance suscite l’incrédulité,
le plus souvent légitime.
La culture est donc une posture qu’adopte l’individu pour accéder
à la contemplation. L’art participe de ce travail d’émancipation.
Toute œuvre d’art propose une réalisation qui approche la
perfection, donc la beauté et qui, en enchantant l’esprit, libère
le plus possible ce dernier. La culture est ainsi l’ensemble des œuvres
d’art qui aident à la sagesse. Elle vise à réduire
l’aporie qui s’empare de chacun au moins une fois dans sa vie :
pourquoi faut-il mourir ? Et comment, dans cette tenaille – si la vie
n’est qu’une éclipse de la mort –, réussir son
existence ? Sous cet angle, ce qu’ont proposé les meilleurs esprits
nourrit le nouveau venu, le charge de vues si diverses, si profondes que leur
point de convergence l’allège à la fin. Si ce qui est sûr,
c’est que rien n’est sûr, encore faut-il, pour s’en
convaincre, avoir démonté, reconstruit, et enfin pesé l’inanité
même de cet adage.
En France, un Montaigne illustre à la perfection
une telle attitude. Sa culture, c’est-à-dire
sa connaissance des œuvres de l’Antiquité
grecque et romaine, apparaît sans bornes ; personne
aujourd’hui ne peut l’égaler. Celle-ci
le traverse, le transporte, et il pétrit si bien le
tout de sa rumination propre que ses Essais nous ravissent,
à quelque page qu’on les ouvre. L’adage
précité (ce qui est sûr, c’est que
rien n’est sûr) ne relève pas que du Tao.
Montaigne le fait sien dans l’Apologie de Raymond
Sebond , Livre II, chap. 12 : « L’ignorance
qui était naturellement en nous, nous l’avons,
par longue étude, confirmée et avérée.
Il est advenu aux gens véritablement sçavants
ce qui advient aux espics de bled ; ils vont s’élevant
et se haussant, la tête droite et fière, tant
qu’ils sont vuides ; mais, quand ils sont pleins et
grossis de grain en leur maturité, ils commencent à
s’humilier et à baisser les cornes. Pareillement,
les hommes ayant tout essayé et tout sondé,
n’ayant trouvé en cet amas de science et provision
tant de choses diverses rien de massif et ferme, et rien que
vanité, ils ont renoncé à leur présomption
et reconneu leur condition naturelle. »
Sauf à n’être pas près de «
baisser les cornes », on ne peut qu’acquiescer
à tant de modestie foncière. Qui se souvient
par exemple de l’usage que faisaient du renard les habitants
de la Thrace ? Le rusé éclairait sur la possibilité
ou non de traverser un fleuve ou un lac gelés. Montaigne
consigne un tel exemple, à ses yeux presque familier,
pour conclure que le renard jugeait de l’épaisseur
de la glace : « Ce qui fait bruit, se remue ; ce qui
se remue, n’est pas gelé ; ce qui n’est
pas gelé, est liquide, et ce qui est liquide, plie
soubs le faix. » L’homme n’est pas le seul
animal raisonnable, il s’en faut de beaucoup. Ronsard
plaidait même en faveur de l’arbre. « Écoute,
bûcheron, arrête un peu le bras ! » On l’a
oublié, parmi cent acquisitions et autres connaissances.
En veut-on une preuve ? Le lecteur de Montaigne qui, à
ce stade de l’édition Garnier, reste curieux
se reporte à la note. C’est la 1202ème
: “C’est le fameux sorite, dit du renard, si souvent
cité dans l’École.” Et l’auteur
de la note, Maurice Rat, de renvoyer à un titre de
Plutarque en traduction : Quels animaux sont les plus advisez,
XIII – un trou noir de plus, ou gris, ou blanc, pour
le lecteur du troisième millénaire. Pourtant,
notre culture vient de là-bas, si proche à nos
ancêtres quand ils étudiaient.
Pourquoi le faisaient-ils, se demandera peut-être l’homme d’aujourd’hui
qui peut assouvir ses moindres désirs de cent façons et sans effort
?
Nos ancêtres cultivés (par plaisir) étudiaient
pour comprendre la marche du monde et quelle place était
dévolue à l’espèce. À l’origine
était le Verbe, di[sai]t la Bible. Et puis le
Verbe s’est fait chair : le Logos s’est incarné.
Chez les Grecs, l’admirable formait un couple : le Logos
et la Nikè, la Parole et la Victoire. Ce couple d’ailleurs
ne confinait-il pas à l’androgyne ? La belle
Nikè, déesse d’Athènes, berçait
la démocratie. Le héros et le charisme emportant
la victoire, tels étaient donc l’alpha et l’oméga
de la Beauté (l’éphèbe, c’était
le sanctuaire de la jeunesse). Mais le propre de l’admirable,
c’est qu’il ne dure pas plus que le reste. Un
haut fait chasse l’autre – la bonne mémoire
est celle qui oublie vite – et le plus beau discours
se voit dissout par le silence. La Bible, avec la Terre
promise, abreuvait l’espérance de tout un peuple.
La diaspora côtoyait la Vallée de larmes des
chrétiens. Il arrivait que l’une chevauchât
l'autre, sans ordre. La littérature, en rendant mémorable
ce qui méritait de l’être, palliait la
légèreté, les carences des mortels ordinaires.
Elle a légitimé le besoin d’avenir que
les seules religions ne pouvaient combler. Puisqu’on
se souviendrait, et que l’exemple donné améliorerait
l’ordinaire des générations suivantes,
le sacrifice acquérait un sens ; il pouvait être
décuplé. L’homme se surpassait dans sa
vie, non seulement pour lui, mais pour les enfants de ses
enfants et les siècles à venir. Il pouvait se
battre pour la paix. Le sculpteur défiait Chronos.
La mort était tenue en joue ; sa victoire sur la beauté
paraissait moins complète. La décomposition
rentrait dans l’ordre de la vie.
La culture magnifiait cet ordre justement. Le héros
justifiait la mémoire ; la mémoire justifiait
l’héroïsme. Mais l’homme restait à
sa place – quelle que fût sa puissance, infime.
L’orgueil était châtié. Par-delà
la modestie de rigueur, l’essentiel faisait se conjoindre
l’olive et le soleil, le couchant et la mort, l’esprit
et l’éternité. Cet ordre ne tenait pas
qu’à la religion qui, elle-même, aussi
bien participait de la nature. L’homme percevait en
effet des interdépendances – il faut pour tel
fruit un arbre qui le porte et une saison heureuse –
et il les acceptait pour lui-même. Alors que la science
n’expliquait pas les trous noirs ni les mutations génétiques
bientôt banalisées, nombre d’esprits éclairés
tenaient Dieu pour un ferment (souvent douteux) de la société
; pour ce qui les engageait personnellement, un mirage. Cela
mérite réflexion. Car l’indépendance
d’esprit ne date pas de Voltaire, encore moins de Sartre.
L’art, c’est le refus ; le tout est de savoir
de quoi et comment il touche ceux qui le reprennent à
leur compte. Ainsi dans le fameux sonnet de Du Bellay : «
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage / Ou comme
cestui-là qui conquit la Toison / Et puis est retourné,
plein d’usage et raison, / Vivre entre ses parents le
reste de son âge ! », qui est retourné
? C’est Homère, dans son Olympe ! L’Odyssée
tout entière ne vaut rien sans la terre natale. L’affection
casanière, si elle ne défait pas l’aventure,
du moins la remet à sa place. Vivre sans bornes n’est
rien si l’on ne retrouve pas la fidélité.
Qu’on ouvre le compas : des vieilles croisades aux guerres
de religions, la conquête du Nouveau Monde, tant vantée
en ce siècle qui accumule violence sur violence, n’est
rien sans la paix. La simple articulation adverbiale “et
puis” opère ici plus de dégâts que
le cheval de Troie... La culture, l’art soulèvent
l’instant, le mettent en résonance, et restent
des instruments de liberté.
Dans la culture gréco-romaine dont sont nourris nos
classiques, l’immortalité tient une place décisive.
Le sens de l’existence, pour chacun, s’organise
à l’entour de cette interrogation. Mais dans
Rome, dans Athènes déjà, les dieux n’abusent
que les pauvres d’esprit. Croire à une résurrection,
c’est autant écouter la mer dans un coquillage
! Aux yeux de Sénèque, ainsi que le rapporte
Alberto Manguel dans le n° d’avril 2002 de La
Nouvelle Revue française, seule la bibliothèque
reste un garant contre l’oubli. Les morts ne reçoivent
jamais que le pâle reflet de ce qu’ils ont donné
de leur vivant. Celui-ci s’estompe d’autant plus
vite désormais que la mort est un tabou. Pour bronzer,
mieux vaut le soleil ; pour se bronzer, dévisager la
mort est une nécessité. Cette interdiction tacite,
aujourd’hui, va de pair avec le recul de la culture.
Interroger sa propre existence, conférer un sens à
sa vie, faire au doute une place, c’est autant tourner
le dos au progrès. C’est comme si le passé
n’était plus ce qui nous attend tous ! L’efficace
en fait de manducation de l’existence a balayé
la métaphysique. Les mots âme et immortalité
relèvent au mieux du pithécanthrope. L’aspiration
à l’égalité, que chacun revendique
d’abord pour son propre compte, annihile les valeurs
sur lesquelles la culture était fondée.
Depuis vingt-cinq siècles, en effet, la culture impose
l’excellence. Le grand œuvre aspire à la
perfection. L’élite est le moteur ; la prééminence,
la règle. Ces valeurs-là légitimeraient
désormais toutes les suspicions. Ce n’est pas
pour rien que le talent par exemple a déserté
la bouche de nos cultureux. Ceux-ci ne comptent plus que le
travail. Un piano n’a sans doute pas d’âme,
mais il y a des doigts qui le font vibrer plus suavement que
d’autres ! Croire que l’atelier produit le génie
comme le pommier les pommes conduit le premier quidam venu
à la fatuité. Tout le monde peut et doit être
un artiste ! L’individu égale la société
tout entière. Il apparaît dès lors autant
de points cardinaux que d’ambitions révélées.
La civilisation tourne sur ses gonds. De même que pour
réussir un effort, dit en effet Montaigne, le corps
doit être ramassé, tendu, bandé, de même
la société doit se fixer des buts exigeants
et donner les moyens à son corps social de les réaliser.
Louis XIV et Napoléon ne baissent guère les
yeux. Le premier a infantilisé sa noblesse ; Saint-Simon
n’en est jamais revenu. Le second a retourné
l’Europe de fond en comble. Il n’est pas question
de pleurer Staline, Hitler et Mao. De telles mains de fer
n’ont plus le champ libre. L’hégémonie
américaine exerce-t-elle un totalitarisme, quelle que
soit l’ampleur de ses bavures ? La Chine avance, semble-t-il,
vers une égalité qui descend du dogme vers les
faits. Le Tibet n’en est pas convaincu, certes ! Est-ce
faute de contre-feux puissants, politiques, moraux, religieux,
intellectuels, que la mode fait un peu partout la loi ? Il
faut une victoire en coupe du monde pour tirer un spasme à
la fraternité tricolore. L’Europe reste une coquille
vide. C’est, la liberté repliée comme
une banderolle, toujours panem et circences. Créon
s’efface moins devant Antigone que devant la pornographie
promue au rang d’art moderne. Le Vénusberg
a détrôné le rocher de Sisyphe !
Parallèlement à la remise en cause théorique
de la hiérarchie, qui n’a pas empêché,
au contraire, les totalitarismes du XXe siècle de jouir
d’une considération considérable, la démocratie
a libéralisé l’éducation. Les barrages
ont fléchi, parfois rompu. L’enfant a pour lui
tous les droits, mais les moyens ? Tout le monde a le droit
d’être riche ! Ces moyens, certaines dispositions
intellectuelles notamment, échappent en partie à
la société. En fait de conduire vers l’excellence
le plus d’élèves et d’étudiants
possibles, on redécouvre aujourd’hui des bornes
pareilles à des pierres tombales. Il suffit de tendre
l’oreille. La pédagogie de ce début du
vingt-et-unième siècle n’a qu’un
mot à la bouche : le deuil. Il faut faire des deuils.
Sur le deuil du savoir, quel avenir érige-t-on ? La
culture est en péril. Qu’elle fasse fuir, en
fait de poésie, de théâtre et même
de roman de qualité tel que l’Acacia de
Claude Simon, force consommateurs et autres voyeurs à
la louche télévisuelle ne devrait pas la frapper
de discrédit. On n’a jamais vu de parents manchots
souhaiter que leurs enfants soient cul-de-jatte ! L’éternité
: le temps hors la matière n’existe pas, soit
; le monde que nous connaissons a bien eu un début
; il connaîtra une fin. Cela ne condamne en rien le
besoin de chacun de se dépasser, autrement que dans
le seul orgasme privé, à l’occasion social.
L’idée de pérennité est consubstantielle
à la culture. L’idéal actuel passe tout
au consumérisme. L’écologie peut-elle
incarner tout l’avenir des hommes ? Fera-t-on de la
mort une sinécure ? Si l’art actuel contrefait
l’époque, l’éphémère
et la dérision au carré nient l’art qui
l’a précédé et, avec lui, le passé
que celui-ci ressuscitait. On dira que les musées n’ont
jamais été aussi fréquentés. Mais
qu’y trouvent les visiteurs ? La culture à l’ancienne
exige des apprentissages, donc des efforts, et une réflexion
que la solitude approfondit. Les conversations qu’on
y surprend, car on y parle désormais comme au café,
invitent rarement à une élévation de
l’esprit. Et après tout, de quel droit le déplorer
?
Il est vrai que la culture a contre elle deux faillites.
Elle n’empêche pas la barbarie ; elle la légitimerait
plutôt. Georges Steiner le démontre en ses essais.
Toutefois, on incrimine Céline, plus férocement
qu’Aragon. Bernanos, pour une phrase épinglée
hors contexte : « Hitler a discrédité
l’antisémitisme », devrait se frapper la
poitrine post-mortem. Les aboyeurs de tout poil feraient mieux
de relire les
Enfants humiliés. Plus sérieusement,
on peut torturer son semblable et raffoler de Mozart. On peut
être un fidèle de Lao-Tseu : « Le saint
agit constamment en sorte que le peuple n’ait ni savoir,
ni désir » et fournir les camps. On peut aussi
bien jouer de la brute épaisse, du taureau à
deux pattes, et “bazooker” d’importance.
L’instinct de meurtre, qui reste à réprimer,
cause peut-être moins de dégâts qu’une
opprobre jetée ex-cathedra. Polémique, le propos
de Cicéron : « Errare malo cum Platone.. [je
préfère me tromper avec Platon] quam cum istis
vera sentire [qu’avec celui qui sent la vérité]
» ne ridiculisait personne. La réplique de Jeanson
(une mécanique ne cite pas ses sources) : « Je
préfère avoir tort avec Sartre que raison avec
Aron » – du pur encens pour Staline et Mao –
a décapité la moitié d’une génération.
La tolérance à la gueule, un pavé dans
chaque main, celle-ci a dansé son soûl sur les
barricades. Et puis elle a rosi, à point !
La deuxième faillite réside dans l’incapacité
à engendrer l’espérance. Mêlée
intimement à la religion qu’elle sacralisait
par le combat même qu’elle engageait le plus souvent
contre elle, la culture est veuve de Dieu. La mort désormais
profane, ce n’est plus une bascule, mais une bouscule.
La trappe a fait place à une impasse. Le dur désir
de durer, qui animait encore la plume d’Éluard,
ne galvanise plus personne. Denis Roche, en énergumène
suprême, a commis ce verdict : « La littérature
est périmée. La poésie est inadmissible
; d’ailleurs elle n’existe pas. » La préface
de Bernard Noël à Qui je fus de Michaux
(Poésie/Gallimard, 2000) le confirme a posteriori :
« Les avant-gardes ont eu pour stratégie, non
pas la volonté de pérenniser les actes révolutionnaires
qui les motivaient, mais d’en faire les traits historiques
capables de leur garantir un chapitre dans les futurs manuels
de littérature. » Imposture ou pragmatisme ?
Ils font si bon ménage ! Il reste que la gesticulation
a contaminé la critique. La création est dévastée,
le goût sens dessus dessous. Les cucuteries pullulent
et des précipités de laboratoire trouvent mieux
que des dévots, des prosélytes. Le passe-lacet
et la grosse cantine mobilisent des thuriféraires –
parfois les mêmes. Le même signataire encense
du Bouchet et porte Dumas (on oublie ses nègres pour
l’occasion) au Panthéon. Si la querelle des Anciens
et des Modernes reste inépuisable et qu’il en
a toujours été ainsi, l’inculture fortifie
les extrémismes. Car le manque de connaissances handicape
la réflexion. Les convictions idéologiques l’entravent
par surcroît. C’est dans cette tenaille que la
démagogie prospère. L’exemple fourni précédemment
par le mot de Jeanson ne l’atteste-t-il pas ?
La crise est patente ; l’issue, improbable. Tant pis si les deux questions
suivantes fâchent les syndicats ! L’élévation du plus
grand nombre (à l’examen du baccalauréat en France) n’abaisse-t-elle
pas le niveau général ? Est-ce qu’à surcharger une
barque, celle-ci peut ne pas chavirer ? Une telle interrogation n’est
un crime de lèse-égalité que si elle fait l’impasse
sur l’essentiel, qui est la taille de la barque. Les moyens mis en œuvre
en effet ne répondent pas aux ambitions affichées depuis 1975.
La réduction des horaires de l’enseignement de la langue et de
la littérature en dit déjà long sur ce sujet. Il y a plus
grave : la réflexion sur les objectifs de l’éducation a-t-elle
été menée à terme ? Les sophismes cachent les fondations
; ils ne les remplacent pas. La solution ne peut être que politique. Mais
la politique française de ces trente dernières années accompagne
plus volontiers l’opinion qu’elle ne la précède. Et
comme le courant fait la course au bonheur fût-il, à l’instar
de l’éjaculation, précoce, les réformes sont mal
venues. Pourtant, la culture court sur le fil des siècles. L’image
en boucle, qui prévaut aujourd’hui, annihile la durée. L’école
court après cette image, au lieu de la précéder. On fait
moderne, sans interroger la modernité, encore moins la penser. Or, sans
recul – et le livre qui donne à réfléchir recule
–, la pensée se dessèche. Elle est pareille aux puits artésiens
; elle ne s’élève qu’à proportion de ses sources.
Un homme nouveau se façonne sous nos yeux incrédules. Ses valeurs
se moquent de la diachronie, du passé autant que de l’avenir. Il
fait de la jouissance son unique absolu. L’art se voulait la transparence
de l’impossible. La prééminence de l’acte tue tout
ce qui l’entrave. La culture ne répond donc plus à une nécessité
de la civilisation en train de naître.
Mais dans cet entre-deux, où l’école cherche ses repères,
peut-on ne pas admettre que l’intelligence est un don ? Capacité
d’analyse en vue de prendre une décision, ce don se travaille.
Il se développe à la mesure des exercices auxquels il se frotte.
L’éducation le met au jour et le porte à maturité.
Comment analyser quoi que ce soit, sans emmagasiner d’abord le maximum
de repères indispensables ? C’est en cela que les connaissances
importent. On ne peut juger, on n’invente rien qu’à partir
de l’acquit. La culture garde ainsi, contre la table rase qui autorise
les sottises (pour des oreilles cultivées), sa raison d’être.
Donner un sens à sa vie reste une réalité pour encore au
moins trois générations à ce jour.
Le livre est un véhicule de la pensée. La
lenteur que sa lecture nécessite ajoute à la
réflexion. À ce titre, il occupe une place de
première nécessité. Autant le livre ne
saurait remplacer le goût direct de la vie, l’amour
à son sommet, tous les sens perclus de sensations,
et l’action, autant l’individu qui rejette la
lecture se prive d’un surcroît d’existence.
Car si la vie met en œuvre, la pensée met en forme.
Prendre relève du prédateur ; l’individu
doit comprendre. La culture est riche de tout ce que nos prédécesseurs
ont légué pour faire de la vie une gerbe de
lumière. Le consumérisme encourage peu à
l’autonomie. À la connaissance, il préfère
la reconnaissance en circuit fermé. Le gavage est impropre
à la métaphysique ! La culture élève
le regard. Si cette analyse trop succincte est cependant recevable,
chacun comprend bien la nécessité où
nous sommes. Lire, c’est grandir en esprit. C’est
devenir plus responsable de ses actes. C’est augmenter
la cohésion de la société. C’est
vivre les yeux grands ouverts. Il sera toujours assez tôt
de les fermer.
Pierre
Perrin, Lettres comtoises n° 8, octobre
2003
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