|
RÉPONSES À CHRISTOPHE FOURVEL POUR VERRIÈRES n° 4
Peut-on parler de critique littéraire à propos des recensions
d’ouvrages ? L’espace accordé aux notes de lecture
dans les journaux, magazines et revues, est souvent décent. Pourtant
quelle mesure y a-t-il entre les premières notes de lecture de
Starobinski publiées pendant la seconde guerre mondiale (La
Poésie et la guerre,
éd. Zoé, 1999) et ses études sur Rousseau, sur Montaigne ?
Quand même on consacre trois, cinq, voire huit pages à une
nouveauté, on n’a guère que humé celle-ci.
Si on s’en imprègne, c’est le temps d’une lecture
seulement et souvent sans rien connaître du reste de l’œuvre.
L’urgence, ou la publication à laquelle on la destine, limite
voire interdit l’analyse. En fait de critique, on livre un article
de publicité ; à partir d’une intuition, on vante
des mérites. L’art exige que le lecteur ne distingue pas
le coup de cœur de la commande effectuée du bout de la plume.
Quoi qu’il arrive, le temps manque, celui de la relecture, de la
réflexion. La critique en répondant à l’actualité
est partielle et, pour gagner encore du temps, partiale. Aussi serait-il
plus exact de parler de chroniques à propos des recensions. Sainte-Beuve
le disait déjà, comme aujourd’hui Angelo Rinaldi.
Pour moi, je rends compte de quinze à vingt parutions annuelles,
à la faveur de quelques revues trimestrielles (dont pour le moment
La NRF, Poésie 1, etc.).
J’ai commencé en 1975, dans la revue Possibles dont j’étais l’artisan-directeur-général.
J’ai rédigé par ailleurs de brèves études
mais qui embrassent une œuvre. La préface à la seconde
anthologie de Hugo répond à ce dessein ; elle compte
trente pages. De même le petit livre sur Françoise Lefèvre
(au Rocher, 1998). D’autres vont présenter les poètes
Roger Kowalski, Claude Michel Cluny, Jean Pérol. Ces travaux-là
m’accompagnent des semaines, voire des mois, tandis qu’un
article sur une parution se boucle, sauf s’il excède deux
pages, dans la journée (lecture et rédaction). 2. Dans les deux cas — chronique, étude —, le premier plaisir est dans la lecture. L’idéal est de s’ouvrir à l’œuvre, de la comprendre et d’en percevoir les forces et les faiblesses dans les domaines de la pensée (traitement des idées), de l’écriture (vivacité, efficacité). Est-ce que le livre m’apprend quelque chose et quoi ; est-ce qu’il me touche et par quels moyens ? Il est nécessaire de l’aborder sans a priori. Le crayon en mains fait gagner du temps ; celui-ci agit tel un sismographe. Pour une chronique, il convient de trouver un fil conducteur, de construire une pensée qui l’étoffe, de rendre à l’auteur en même temps que de faire sien ce que la lecture a révélé. Pour une étude, même brève, la matière est plus foisonnante. Mais dans les deux cas, l’intérêt est de saisir un monde à son aurore (à la lecture) et de l’accompagner jusqu’à sa maturité. Alors, très vite, la réflexion s’engrène de telle sorte qu’un métissage s’opère. Le critique augmente ses propres interrogations des questions que pose l’œuvre ou bien le livre unique. Dans la mesure où le critique écrit lui-même une œuvre, quelle que soit sa prétention, son propre palimpseste s’en trouve enrichi. La critique est l’autre aiguille à tricoter la fiction, la poésie. Tout nourrit l’interrogation qui coiffe toutes les autres. « Mon art et ma vie, c’est tout un », écrivait Montaigne. 3. Sans doute le titulaire du “feuilleton”
du Monde vit-il [à la fin du XXe siècle]
de sa critique hebdomadaire. Ce qu’il donne à lire et à
méditer, au-delà de la clarté arachnéenne
de ses jugements (où la multiplicité des rapprochements
éclaire la pensée tout entière) est un modèle.
D’autres chroniqueurs vivent de leur plume. Rares toutefois sont
ceux qui ne poursuivent pas une œuvre propre. Quant aux critiques
de longue haleine, peu cherchent à avoir “pignon
sur rubrique” comme disait Georges Mounin (l’auteur d’Avez-vous
lu Char ?).
L’érudition, la longue étude, l’écriture
d’un essai complexe se prêtent peu au factuel. Le critique
à plein temps, le seul journaliste des nouveautés est
rare. Il lui faut aussi se ressourcer. Pour une critique de qualité,
il faut goûter plusieurs ouvrages. Les grands ni les chefs-d’œuvre
ne tombent pas forcément chaque semaine sur les étals
des libraires. La modernité a ses ratés et ses trous noirs.
Le critique enfin est toujours second, sujet à caution. Le Montaigne de Starobinski ne vaut pas l’original,
plus musclé, plus complexe, plus vivant que le critique au compas
pourtant remarquable. Il faut toujours se dépasser. 4. La presse quotidienne régionale jouit d’une liberté que surveillent d’assez près ses contraintes économiques pour que des avis d’intellectuels la chagrinent au reste. Si les livres de toutes sortes intéressaient davantage son public, nul doute que cette presse amplifierait l’écho littéraire. Le journal est, commandé par ses propriétaires, fait pour ses lecteurs. Si ces derniers n’y trouvaient pas leur compte, ils le feraient sans doute savoir. Que la caisse de résonance ait l’oreille parfois distraite en matière d’actualité littéraire, cela peut se comprendre. L’époque est à l’emporte-pièce, aux antipodes des réalisations de la littérature (celle qu’on dit de fond, et qui ne cesse pas) depuis des millénaires. [Chassagne-Saint-Denis, 6 juin 2000] PIERRE PERRIN |
|||||||||||||||||||
| Haut de page | |||||||||||||||||||