|
e titre d’abord
réunit deux ennemies – ce premier paradoxe ménage
une surprise. C’est, fort simplement, dans l’ordre annoncé
que celles-ci vont intervenir. Par ailleurs, des 22 vers qui composent
la fable, le second seul n’est pas un heptasyllabe ; toutefois
il reste impair, avec trois syllabes. Le tout fait un rythme un peu
déhanché – le plus souvent un ensemble de trois
syllabes se trouve suivi de quatre. Cependant le sixième vers
rompt l’ordonnance avec 2 + 5 [Pas un seul petit morceau/De mouche
ou de vermisseau] qui accentue le manque subit. La même rupture
revient vers la fin à trois reprises, au vers 16 [C’est
là], 18 [Dit-elle] et final [Eh bien !].
Et le huitième vers, en inversant l’ordre : 4 + 3
[Chez la fourmi sa voisine], révèle la difficulté,
la fourche caudine à passer, l’effort de civilité.
Le même effet est reconduit au vers 12, pour souligner la même
difficulté : “ Je vous paierai”.
Parfois même le rythme se perd ou peu s’en faut, notamment
au vers 11 : « Jusqu’à la saison nouvelle » :
malice suprême. Non seulement, c’est laisser entendre qu’on
en perd ses mots, mais cela annihile chez le lecteur toute velléité
d’emphase, de grandiloquence.
Le récit des
causes de l’entrevue, puis l’entretien des deux rivales
sont tous deux d’un apparent naturel, d’une vraisemblance
inébranlable. C’est criant de vérité, jusque
dans le verbe choisi : « Elle alla crier
famine. »
L’échange est vif, pour ne pas dire violent, tout en I stridents, presque rouge
sang [crier famine / Chez la fourmi sa voisine]. Ce sont bel et bien
deux vipères à taille humaine qui se toisent, comme seuls
des humains et peut-être des femmes peuvent s’affronter.
La cigale est dans le spectacle ; elle a chanté. Elle n’incarne
qu’une pureté de façade, car elle persifle :
“ne vous déplaise”. La fourmi assène sa fin
de non-recevoir pire qu’un coup de fouet. « Eh bien !
dansez maintenant ! » D’ailleurs les rimes, d’abord
suivies, à sept reprises, tout à coup au vers 15 passent
embrassées, comme si La Fontaine soulignait le bras de fer dans
le corps à corps.
Cette fable, qu’un
enfant récite, est-elle si simple que cela ? Elle marie
la précision juridique, Intérêt et principal, à une double
litote parmi les plus énigmatiques. « La Fourmi n’est
pas prêteuse ; / C’est là son moindre défaut. »
On frémit à pénétrer un tel abîme.
À quel prix, la prévoyance ? Quels sacrifices, pour
se racornir le cœur à ce point ? Pour ne pas prêter,
on peut sinon tuer, du moins se résoudre à bien des légitimes
défenses préventives. Voilà bien
une charogne resplendissante, à l’engeance toujours prospère.
La Cigale attendrit
d’abord. La pauvrette “se trouva fort dépourvue” ;
la bise ajoute à la famine. Le bon Rousseau lui accordait sa
préférence. L’angélisme a ses partisans ;
la jeunesse, droit au bonheur ; et l’insouciance est reine.
La Fourmi, rêche mais prévoyante, a pour elle des ancêtres paysans, des bâtisseurs.
La folle insouciance, la passion du bonheur qui conchie le lendemain,
la quête audacieuse, d’un côté ; de l’autre,
la ténacité de l’anticipation sur un fond de générosité
qui montre ses crocs. Cette fable antique reste prémonitoire.
Dans cette opposition éternelle, outre le fond humain, se révèlent des clivages politiques
encore en vigueur, vivaces. La lecture ne saurait s’en tenir là.
Après la Fontaine lui-même, en effet dilettante déclaré
auprès de Fouquet et bien au-delà, mais qui n’en
travailla pas moins d'arrache-pied à la réussite tardive
de ses Fables, chacun n’est-il pas tour à tour dans sa
propre vie la Cigale et la Fourmi ?
En conséquence,
dire, contre la compromission qu’exige la société,
avec la bêtise d’un côté et toutes les manipulations
de l’autre, l’homme et ses égarements sans fin, est-ce
superfétatoire ? L’oubli est partie intégrante
de la vie. Outre un certain plaisir, une jouissance rare à partager,
dans le domaine esthétique, la littérature garde une raison
d’être. L’écrivain n’a rien à
sauver, ni pour son propre compte, ni pour ceux-là qui épouseront
ou non ses goûts et ses dégoûts ; il a pourtant
tout à écrire. La langue crée des liens qui libèrent
ses amants ; la marche du monde est une noria ; le propre
du plaisir est de se renouveler sans cesse. C’est pourquoi, bien
que sans commandement, sans prétoire et sans juge (autre que
le lecteur), l’écrivain s’assigne lui-même
et témoigne que chacun peut tendre la main nue et lever, à
sa mesure, l’avenir.
|