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Cluny, l’art et les dieux

III. UNE SCÈNE CAPITALE

L

’amour domine en nombre et quelquefois encore par la puissance de l’expression. Parmi plus de quarante poèmes sur ce thème, trois seulement sont consacrés à la femme ; ils ne tiennent guère devant « le jeune poème de l’adolescence préférée ». Et bien que les Odes profanes évoquent « les tenaces racines de l’enfance / – berceau de ta déraison », c’est sans doute vers la fin de la guerre que s’est décidé le destin de Cluny, pour peu qu’on observe ce faisceau de présomptions.

Le temps de l’adolescence est partout indiqué comme le temps de la merveille. ÉROS, l’élégie majeure de l’œuvre en ses douze séquences de trois versets chacune, chante le regret de « l’adolescent au visage de milan ». Dans Un jeune homme de Venise, le protégé de Fabiano, l’élu de son cœur, Domenico, l’aimé parfait, car l’adolescent l’adore en retour, a quatorze ans. Or, par une étrange coïncidence, la note consacrée au poème LA FIN D’UNE GUERRE A D’AUTRES LOIS apporte les précisions suivantes : « Évocations du printemps 1944. Les tankistes allemands des groupements en formation étaient alors souvent très jeunes. Leur uniforme, noir, portait au col l’insigne même du drapeau des pirates. Écrit vers 1975. » Ce poème, qui offre l’extrême simplicité d’un récit presque linéaire, mérite d’être lu en entier, ici :

 
               Enfant, il lisait vingt mille mots sous les mers
               s’endormant le soir dans le salon de Nemo.
               La nuit verte emplissait ses yeux grands ouverts
               où s’aimèrent bientôt les fidèles héros
5               clairs téméraires des bandes d’aventures.
               Plus tard, quand la guerre se coucha dans les blés
               le cœur battant il reconnut la figure
               très jeune de la mort ô vainqueur accablé,
               dix-sept ans nus sous le drap noir chargé d’emblèmes,
10              drapeau corsaire dans la houle de l’été
               Tout le corps tremblait à défaire émerveillé
               ce lit en armes – lame courte au bord de l’aine –
               épis où il fut beau d’apprendre comme on aime
               étoilant d’un lait obscur leur champ saccagé.

L’amour apparaît dès le quatrième vers et témoigne d’une projection onirique, comme si le poète attestait d’une filiation naturelle où, la vérité des livres nourrissant celle des songes enfantins, la réalité adolescente allait de soi. En effet, précise le vers sept : « le cœur battant il reconnut la figure »…

On lit bien ailleurs que « tout bonheur naît avec la peur et s’achève par le silence » ou, dans les Feuilles d’ombre : « Seules les tares de la chair / nous convulsent – / ou le remords. » Mais la mention de telles tares serties d’autres mots forts, de la peur au remords en passant par le verbe convulser, reste très rare ; la volonté de vivre a pu les effacer.

Ici, en tout cas, le partage entre les deux garçons ne suscite d’autre trouble que celui de l’émerveillement ; le stipule le vers onze ; le vers treize le confirme : « il fut beau d’apprendre comme on aime ». Or, l’été 1944, le poète avait quatorze ans. Et ce n’est pas un hasard si Cluny consacre encore cet âge, dans un des Poèmes du fond de l’œil, sous couvert d’un trait d’esprit : « chercher le nord à quatorze ans ».

Il y a plus sérieux. Dans la note (de 1994) sur L’Été jaune, Cluny consacre ces lignes à l’amour presque mythique, en tout cas jamais oublié, de Ted Nelson pour Cyrus Moore, brisé par un accident à l’âge de dix-sept ans, lui. « Celui qui écrit se maudit alors, et il échoua dans toutes tentatives pour sauver sa victime ; est-ce cela le tribut que nous devons payer aux dieux ? Ce qu’il ignore encore, le livre terminé, c’est s’il en a fini avec ce combat, avec ces figures qui ont pris possession de lui, et dont certaines ne sont peut-être voilées que pour réapparaître […], exigeant un peu plus du destin que ce qu’il leur avait concédé, figures cruelles comme ces visages abîmés dont la rencontre, un jour, nous prive du seul bonheur de la mémoire. » Ces lignes renvoient à l’existence d’un secret toujours vivace. Elles ne prouvent pas que le poème LA FIN D’UNE GUERRE A D’AUTRES LOIS puisse être lu comme une scène capitale ; cependant elles l’interdisent d’autant moins que deux fragments des Odes profanes semblent à leur tour faire écho au poème.

D’abord, vers la fin de la première, ces vers : « des poètes qui sans honte se voulurent fidèles / à la naïve mémoire du bonheur, si nue / si belle qu’elle vous blesse – aiguë / comme poignée d’éteules – / lorsqu’à jamais s’éteint l’étendue des jours. » Mais le choix des éteules, dira-t-on, doit peut-être moins à la mémoire qu’au métier qui suffirait à conférer sa pertinence à l’image. La septième ode, elle, rapporte toutefois : « Ton long manteau de ténèbre / traîne – qu’arrachent les haches la haine / l’ordre abattu, – l’emblème d’avions morts » et témoigne de la persistance du drame originel.

Ce drame a peut-être encore inspiré CARESSE D’OCTAVE AU CADAVRE D’ALEXANDRE, notamment ces vers :

 
Reste – ombre dans l’ombre – une âme dont tu cherches
la trace au cœur obscur de la pierre et de l’eau
[…]
l’antique enfant de Thrace a clos ses yeux trop beaux
[…]
Quel vivant saurait boire à la bouche d’un mort
et, vainqueur, avoir la main légère d’un rêve.

Et quand bien même ces rapprochements hérisseraient ceux qui accablent de sarcasmes les restes du « bon docteur de Vienne », on comprend mieux que PORTRAIT DU BONHEUR, de façon lapidaire en restant lacunaire, déclare : « Merveille d’un matin / la Mort te ressemblait ». Car s’il fallait ne voir dans l’association du bonheur à la Mort qu’une paradoxale ressemblance, il est confondant de reconnaître une telle persistance du paradoxe qu’il en nourrit d’autres. Dans l’ODE À LA ROUE DU FLEUVE, Cluny réitère l’idée d’ « être heureux sans le bonheur ». Si, dans Un jeune homme de Venise, Saint-Sever enfin revient sur les canaux abandonnés de ses amours, c’est pour y mourir, à la nuit noire.        

Pour que la scène engendre au cœur un tourment sans répit comme est sans répit la poursuite de l’art contre le manque, il fallait sans doute que préexiste un terrain favorable. Où l’enfance a-t-elle pris un tour particulier comme on le disait alors de l’amitié ? Les indications sur ce sujet sont fort rares.

Du père, l’œuvre parle peu. L’une des rares occurrences du mot (elle n’excède pas les doigts d’une main), dans l’Œuvre poétique, se trouve dans PAPOUÉSIE, un poème énigmatique sous-titré, pour souligner le sens que renfermerait le mot-valise du titre, « poésie papoue et rituel canaque ». Si la note précise que « le sauvage, comme l’Art, se nourrit de la vertu des morts », elle bifurque ensuite à expliquer : « Agabore et oxynaire : plantes épiphytes et permutantes […] mal connues des botanistes… » tandis que les deux derniers vers ironisent : « Sagesse ! goûtons l’enfance, mangeons le père / où croissent l’aganaire et l’oxybore ». Les deux mots ont en effet permuté, par rapport à ceux de la note utilisés comme tels au troisième vers du poème qui en compte douze. Quant à retrouver leur qualité “épiphyte” (qui se fixe sur un autre, sans être parasite), on se perd en conjectures qu’il serait fastidieux d’énumérer. Peut-être faut-il entendre à travers ces mots un dégoût de l’argent et la condition mortelle, ou seulement de la pure malice. Pourtant, la suggestion de manger le père serait un paradoxe heureux que soutient la note. Mais si ce père apporte une vertu, pourquoi n’occupe-t-il pas davantage de place dans l’œuvre ? (Les romans le tiennent en piètre estime. Léopold, le père d’Anne, dans La Balle au bond, offre une affection de façade et si peu de présence qu’il incarne tout sauf un héros recommandable. Le père de Miss Hornby a sombré dans la naïveté et a entraîné dans sa chute son domaine.)

La mère apparaît peu. Mais une figure admirable porte, éclaire, irradie de sa tendresse la nouvelle « De ce côté-ci des morts ». À l’opposé d’une telle perfection, se dresse la suspicion dans laquelle Cluny tient la femme en général et tout particulièrement la procréation. Les Poèmes du fond de l’œil stigmatisent « le coup du ventre en œuf ». Aux yeux de Cluny, la femme engendre, sinon la mort, les ennuis. Un poème consacré à MAX ERNST et qui met en scène « un jeune homme au cœur battant » précise que celui-ci est certainement « frère de ceux qui piétinaient leur mère ». Un autre poème fait état d’une malédiction originelle. Les indices s’avèrent toutefois d’une pâleur extrême ; ils garantiraient mal un diagnostic. Tout au plus perçoit-on une ombre, des cen-dres d’une souffrance, que confirme par exemple le poème DÉPOSSÉDÉ :

– Je n’ai jamais habité certains endroits de mon corps. Le courage me manque, et le pouvoir peut-être... Ces hautes cathédrales m’épouvantent, et ces détours, ces trappes frémissantes ! L’imprudence, ou la légèreté, m’y conduisent-elles, que des mains se tordent dans l’ombre, et se tendent vers moi – des mains coupées qui parlent ! –, pour me saisir... Et ma tête revient avec horreur à son départ, trembler sur mes épaules. Et je suis pour longtemps hanté par des plaintes étranges... J’entends parfois, derrière la porte de mes tempes, des gens en armes se préparer à me battre ! Penchez-vous, là... entendez-vous ces portes qu’on claque, ces cris, ces cantiques, ces chants de guerre !

Il caressa son front, essuya ses pleurs. Je suis, me dit-il, habité par des races jalouses. Et où me réfugierai-je ? quand je n’aurai plus même l’abri fatigué de mes bras amaigris... » 

Les « mains coupées qui parlent » reviennent dans plusieurs po-èmes, notamment politiques. Ici l’expression de l’épouvante, les coups, les cris, les « portes qu’on claque » renvoient sans doute à l’enfance. Dans L’Eté jaune, Hilda se souvient : « Gosses, ils donnaient et recevaient des coups, c’était simple. Et puis ça s’est compliqué. Les choses avaient brusquement changé. Ce n’était plus l’innocence des bêtes. C’est à ce moment-là que nous avons vraiment appris à mordre… comme les bêtes ne le font pas. » Elle explique ailleurs : « elle n’était pas adolescente lorsqu’elle avait compris que la vie n’était pas qu’un jeu – ou, plutôt, que les adultes trichaient. » En quoi, comment ? L’œuvre, semble-t-il, ne répond pas à cette indiscrète question. Dans le DÉPOSSÉDÉ, cependant, l’énumération se clôture avec les « chants de guerre ». Il est certain qu’arrivant sur ces entrefaites, par le travers des quatorze ans, le « drap noir chargé d’emblèmes », pour n’expliquer pas tout, ne peut être écarté d’un revers de main. Il éclaire au reste d’autres poèmes. Celui-ci, sans titre et très court, doit à son incipit d’être rangé à la lettre B.

 
Blessure ailée
le sang laissé sur l’acier du couteau
caille
goutte lourde tombant l’été dans les blé
 
petite plaie battante.

Comprenne qui voudra se remémorer : « ce lit en armes – lame courte au bord de l’aine – / épis où il fut beau d’apprendre comme on aime »…

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