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CONSTANTIN CAVAFIS, Poèmes,
traduit du grec par Dominique Grandmont (Gallimard).
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« poète alexandrin Constantin Cavafis (1863-1933) est considéré
comme un des plus grands de la Grèce contemporaine », écrit
Dominique Grandmont qui a traduit par ailleurs huit volumes de Yannis
Ritsos. La présente « reprise de parole » propose
un approfondissement de cette œuvre. L’approche fondée
sur la minutie garantit l’exactitude et propose « un dévoilement
qui laisserait l’énigme intacte ». Le vers en tout
cas reprend ses droits, sa place. Il semble d’une liberté
étroitement surveillée. Il consomme aussi peu d’images
que possible. Il se veut net sans être desséché,
au service d’une émotion, d’une expérience,
d’une sagesse. Parfois le poème de Cavafis privilégie
l’un de ces trois pôles ; le plus souvent il les assemble,
irréfragable.
L’œuvre du poète grec d’Alexandrie
compte ici 184 poèmes dont la majorité n’excède
pas une page. Chacun porte un titre. Tombeaux, portraits de rois et
batailles voisinent avec la plus grande intimité. Plus d’une
page pourrait s’intituler “À la volupté”.
Cependant tous les titres affichent la simplicité. Le dernier
seul, unique prose de Cavafis, ménage l’exception d’une
métaphore : L’Armée du plaisir. Cette rigueur dès
le titre appelle toutes les autres. La rareté de la production
tient à l’exigence de ne confier à la postérité
– Cavafis croyait en elle, c’est une de ses rares certitudes
– que des pages parfaites, travaillées durant des années.
La gloire conquise de son vivant le fut sur le tard et due à
des poèmes mis en circulation sur des feuilles volantes. Tel
est du moins ce qu’en rapporte la légende. L’œuvre,
au reste sans titre, cependant distribuée selon des cycles chronologiques,
retient peu de poèmes écrits avant la quarantième
année. La grandeur de celle-ci tient à cette économie-là
que le plaisir est son ferment, la rigueur son tombeau. La question
de Cavafis qui sous-tend son œuvre est de tous les siècles
et de tous les continents : comment vivre ?
C’est bien entendu faire fi de la peau, de la chair
et du souffle que de partager ces poèmes en deux éléments
de réponse. Ce n’est cependant trahir en rien non seulement
la lecture mais sans doute ce que le poète lui-même a voulu
dire. Toutes les pages engrenées sur l’Histoire en effet
visent à rapporter ce qu’on sait de l’Homme. À
la générosité qui se confond en naïvetés
répondent l’hypocrisie, les cruautés de toutes sortes,
les pires exactions culturelles dont la guerre n’est que la partie
visible de l’iceberg. Cavafis, d’une voix presque neutre,
dépourvue de sursaut de révolte, sans juger jamais, rapporte
les faits de telle sorte que le lecteur tranche. Le poème construit
une fable, bien qu’une seule soit dotée d’une morale
explicite, et encore reste-t-elle ambiguë. Ou bien il propose une
parabole. À l’occasion, il établit qu’un mot,
un seul, suffit à inverser le cours de l’Histoire. La différence
avec ses prédécesseurs, c’est que son poème
semble n’avoir pas de destinataire. Il n’a personne à
éduquer. Prophète, il serait sans dieu ni peuple. «
Surtout ne t’abuse pas ; […] / à d’autres d’aussi
sottes espérances. » C’est ce qui confère
à sa voix sa singularité. Celle-ci a étranglé
l’ambition. Elle est sourde, parce qu’elle ne cherche aucune
oreille. Aucune complaisance n’est tolérée. Cavafis,
c’est l’ombre de Job, un coquelicot tout au plus. Cette
poésie paraît définitivement revenue des plus insidieuses
illusions. Elle ne prétend à rien, surtout pas à
l’imposture de la Vérité.
On s’étonne que l’auteur des Mémoires
d’Hadrien, dont la sagacité
a fait le tour du monde, ait pu voir en lui un chrétien. Car
celui-ci n’achève-t-il pas, entre autres, le poème
“Dans les faubourgs d’Antioche” par ces vers
Julien
en a crevé de rage et fit courir le bruit –
que
pouvait-il faire d’autre – que l’incendie avait été
provoqué
par
nous les Chrétiens. Laissez-le dire.
Cela
n’a pas été prouvé ; laissez-le dire.
L’essentiel
est qu’il en a crevé de rage.
Quel chrétien laisserait imprimer en témoignage,
qui plus est ultime, de sa foi le dernier vers ? Le seul fait de rapporter
une telle ignominie, trop humaine, incite plutôt à croire
que la seule religion de Cavafis c’est sa parole poétique.
Cette parole, il la prête à beaucoup dans les siècles
des siècles, dont les chrétiens. Qui en douterait savourera
l’ironie qui clôt le poème écrit en 1926,
“Grande procession de prêtres et de laïques”
: « Le très infâme, l’abominable / Julien ne
règne plus. // Prions pour le très pieux Jovien. »
Enfin, pour en terminer avec ce détail d’importance, la
fin de “Myrès”, qui s’éloigne sur son
lit de mort si religieusement que son amant se demande s’il ne
serait pas toujours resté un étranger pour lui, paraît
une preuve indubitable. Quoi qu’il en soit, comme Cavafis demeure
sans disciple ni partage affiché, il ne peut instituer une secte
; il ne peut davantage appartenir à aucune église. C’est
ainsi que les dieux, prédécesseurs mal dégrossis
d’un Christ qui tient peu de place sous sa plume, incarnent des
ombres d’hommes, des baudruches, des braillards et autres imposteurs.
Un Claude Michel Cluny de nos jours ne pense-t-il pas de même
? La poésie, c’est la pulvérisation des artifices.
C’est par excellence la parole nue. Voilà pour le monde
et la société. S’il est un enseignement à
en retirer, c’est le retrait. Qui veut vivre, semble dire Cavafis
après Mallarmé, se retranche. On ne peut mieux accéder
à soi-même. La différence est que le Grec appelle
la lumière.
Car les hommes ont un côté fruits. La promiscuité,
mais déjà la proximité, fait craindre la pourriture.
La société peut-être victorienne jusqu’en
Alexandrie, à la fin du dix-neuvième siècle, exige
au-delà du travail éreintant, pour le plaisir coupable,
une « prudence insensée ». Or Cavafis postule que
le plaisir à son acmé, la jouissance, est la « suprême
volupté ». Pour lui, l’idéal de la beauté,
c’est un corps adolescent. Là encore, s’il spécifie
l’âge d’un amant, il convient de relativiser la précision.
Il ne fait pas concurrence à l’état civil, sauf
à confondre les mœurs. Il ne cache en rien les nécessités
de la prostitution. C’est là une question embarrassante.
Pourtant Cavafis témoigne honnêtement. L’amour –
échange entre deux êtres d’un temps de plénitude,
le sexe et l’âme à la perfection portés dans
une offrande réciproque – existe par exception et toujours
dépérit. Le malheur, le manque, dit Cavafis, pendent au
terme de toute rencontre. Celle-ci peut durer un mois, rarement davantage,
souvent moins. L’attrait se défait, la passion se consume
; elle charbonne puis s’éteint. Le désir consomme
donc par force, par défaut, des corps neufs.
Dans cet univers où la nature ne trouve guère
de représentation qu’humaine, le portrait abonde. Le souvenir,
dans sa violente immobilité, lève la page. Celle-ci fleure
en abondance le jasmin. Le baiser est sur toutes les lèvres.
Souvent perceptible, l’emportement n’en demeure pas moins
contenu, maîtrisé. « Ah, l’ivresse surtout,
la nudité des corps… » Ici, c’est la généralité.
Ailleurs, à mots couverts, un dialogue, un trilogue parfois,
est engagé. C’est le cas dans le très beau poème
“Limon, fils de Léarque”. Cependant le postulat du
plaisir comme accomplissement chargé, semble-t-il, à ras
bord par l’expérience, si l’on suit la recherche
de « cette plénitude / qui doit être intensément
désirée de part et d’autre », ne fait pas
pour autant de Cavafis un frénétique, un extatique qui
aurait la tête en bas. Tout au contraire il étend son apport
à l’art, au-delà de ce qu’il pense apporter
(« Désirs et sensations »), à une sagesse
qui inclut une méditation sur la mort. Sur ce point, que Dominique
Grandmont ne manque pas de préciser dans sa paradoxale préface,
le poète met en doute l’existence de l’éternité.
Pindare l’avait déjà fait ; tant d’autres
l’ont oublié. Le regard aigu de Cavafis perce les leurres
les mieux établis.
Cette œuvre irréductible à une somme
de fantasmes, qui ne sait pas moins les ressusciter tous dans leur singularité,
ouverte aux extrémités de l’espace et du temps,
et qui tient à un ton de voix que la traduction sans effets de
Grandmont rend sans doute au plus près de la langue originelle,
confirme les promesses qu’avançait la rumeur. Cavafis est
le poète de l’exactitude plénière. On trouve
chez lui la fidélité à l’émotion qui
a suscité le poème. Celle-ci est telle qu’on entre
à chaque page dans une scène de l’existence. On
ne devine guère à le lire la ténacité de
la plume à traquer la perfection. Elle est pourtant là,
sans relâche, jusque dans cette finale de jeunesse peut-être,
lorsqu’il note combien « augmentent vite les cierges éteints
». La grandeur de cette œuvre ne se résout pas à
une formule. Si elle tient en un point, pourtant, ce point n’est
qu’un passage, obligatoire à qui s’y prête
seulement, vers l’insondable de la vie. Lire Cavafis, c’est
entrer dans une méditation qui durera longtemps, le livre refermé.
C’est le meilleur de la littérature.
PIERRE PERRIN, La Nouvelle Revue Française,
n° 552 janvier 2000
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