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« Ce ne sont pas les poètes qui
donnent la plus grande lumière, mais ceux qui ont aperçu
une lumière plus belle que la poésie. » D’apparence
tranquille, une telle assertion oppose le tranchant d’une hache.
Nul n’agace plus que Bobin, parmi les poètes et bien au-delà
de la fourmilière. Il dérange les œillères et
les tièdes. Ses livres brûlent les lèvres, autant
du citron vert. C’est qu’il est pur. L’amour est son
ferment. C’est un mystique en communion avec la nature, et qui plus
est résolument tourné vers la joie. Le port du cilice n’a
pas cours chez lui et la paix reste tout son horizon. Quant la mode est,
pour vivre, à lever la queue ou la patte, Bobin sourit. Sa seule
conquête est de s’offrir, d’être poreux non pas
au monde mais à ce qui le dépasse. Et comme ce qu’il
écrit enveloppe d’une inépuisable réflexion
la question sans réponse, que chacun élude par la frénésie,
il étonne, il détonne. C’est un moraliste, et c’est
pourquoi certains le dénigrent sans compter, d’autant plus
qu’il tient nombre de ses confrères pour des « décorateurs
en intérieur ». Il constate tel le Juste que ceux-ci «
mettent leur sexe dans leurs livres, et c’est pourquoi il n’y
a pas de livres, seulement leur sexe ». La Lumière du
monde avive la controverse.
C’est, au-delà de son titre fort
beau, un grand livre. À l’origine : des entretiens avec Lydie
Dattas, qui par ailleurs préface avec force métaphores le
volume publié dans la collection poésie. Et puis les questions
ont sauté. Il reste sept parties pleines, passionnantes, roboratives.
Ce livre-là complète et parfois éclaire le meilleur
de Bobin, de La Part manquante
à L’Homme qui marche.
La grandeur de Bobin, quand même il lui arrive de sautiller devant
l’obstacle, de succomber à une pirouette, de bavasser exceptionnellement,
c’est d’écrire vrai, de rapporter ce qu’il a
cru voir ; ces sombres éclats-là forment une œuvre.
On ne les discerne jamais mieux que sous le soleil de l’irréparable.
La Plus Que Vive
sonde l’énigme : « J’ai tout perdu en te perdant
et je rends grâce pour cette perte, je t’aime comme un fou
» ; plus loin : « ta mort m’est un sevrage » ;
plus loin encore : « la mort nous mène à des enfantillages,
il y a quelque chose de puéril dans la mélancolie, on veut
punir la vie parce qu’on estime qu’elle nous a puni »
et par conséquent le seul hommage qu’on puisse rendre à
un mort, c’est de vivre, quoique sans lui. Mais le grand, le sourd
éclat qui prend tout le livre sous son aile, car on ne peut pas
ne pas le relire, ce livre, c’est à la dernière page
cet aveu qui passe la nudité : « C’est en tournant
le dos à ta tombe que je te vois. »
Ressusciter
tourne autour de la mort du père. C’est un livre de fragments,
un de ces éphémérides sans date et presque détaché
du monde, auxquels Bobin nous a habitués. Il y a deux ennuis, une
impression de sur-place que toutefois cet aphorisme dément : «
Nous nous faisons beaucoup de tort les uns aux autres et puis un jour
nous mourons » ; l’autre accuse un certain relâchement
dans l’écriture : « Je le vois encore comme une énigme
dont je n’aurai pas assez de ma vie entière pour la déchiffrer.
» Les journaux regorgent de solécismes, et de plus en plus
de livres. Cependant jusqu’à la limite du désastre
que recherchent les accrocs de la modernité, la négation
de l’art prétend à la perfection ; l’inadmissible
exige d’être tiré à quatre épingles,
lapidaire. Ceux qui n’emboîtent pas le pas du néant
devraient mettre leur point d’honneur à ne tromper personne,
à commencer par la langue. Il n’y a guère que le cancer
pour cultiver les taches.
Bobin ne l’ignore pas qui, dans le collectif
de L’Enchantement simple,
relève que la langue de Saint-Simon « est âpre, pleine
d’échardes et de savants éclairs ». C’est
bien le moins qu’on attende d’un écrivain, sauf à
déchoir de son propre plaisir et renoncer à son «
âme réglée et forte d’elle-même »
comme la voulait, si rare qu’elle fût, Montaigne. Ce volume,
en Poésie/Gallimard, réunit quatre opuscules dont aucun
ne recourt au vers ni au verset, ni au poème en prose. Les deux
premiers tiennent du récit méditatif ou de l’essai
si libre qu’il raconte en pointillé une tranche d’existence
; les derniers se rapprochent de l’aphorisme sans limite. Tous marient
l’écriture et l’amour. C’est assez dire que le
propos de Bobin, dès ses premiers livres, touche à l’art
de vivre. Et la monnaie qu’il bat a fort à voir avec la vérité.
« L’amour est détachement, oubli de soi. » Quiconque
a aimé, s’est perdu sans retour, ne peut que partager cette
évidence. Il précise ailleurs : « Cela pourrait indifféremment
porter le nom d’une sagesse, d’une démence ou d’un
effondrement de l’âme. » Enfin il comprend ces femmes,
« leur âme plantée au milieu des décombres »,
en train de chercher sans plus de force le grand amour ; on croirait du
Courbet le plus noir. « Il n’y avait en elles qu’un
seul élan, et elles l’ont délivré, une fois
pour toutes. L’amour a échoué. Alors, elles s’en
tiennent là, à cet échec. Qu’au moins il me
reste ça. » La plume ici crève l’abcès
du silence. Le monde cherche midi à quatorze heures et Bobin le
détrompe. La condition humaine demande d’accepter «
cette conscience radieuse de n’être rien » ou, si
l’on préfère, de « jouir de l’éternel
en prenant soin de l’éphémère ». À
une telle altitude que conforte la réflexion sur l’écriture,
de la solitude plénière à l’extrême présence,
les agaceries tombent d’elles-mêmes. Les livres de sagesse
traversent la folie, et les petitesses ne sauraient les atteindre.
La poésie n’est pas dans le formel
; le maniérisme la tue. Elle est la conscience à la puissance
la plus forte que puisse la porter un être humain. Elle réside
tout entière dans la métamorphose. Seul est fiable ce qui,
parti du plus faible, est porté à son sommet. La poésie,
c’est l’éphémère — l’homme
dans le monde —, mais projeté dans l’éternité.
C’est en quoi Bobin est poète, et La Lumière du
monde un grand livre qui mérite de réfléchir
le compliment adressé à Jean Grosjean ; en bon critique,
celui-ci « réussit ce prodige de démonter les horloges
sans empêcher les aiguilles de tourner ». Naturellement engagé
à tout vivre, qui se priverait d’un tel bonheur ?
PIERRE PERRIN, article paru dans Poésie1/Vagabonadages n° 28, Mars 2002
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