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ous ce titre qu’on pourrait croire doucereux, on trouve le cri d’un
déraciné dont les pieds touchent à l’empire des morts. Celui qui
refuse « cette crasse qui plastronne » partout
alentour éclate d’humour ses humeurs. Ainsi cassait-on autrefois
des noyaux de cerises pour les jeter dans l’alambic, histoire de
corser le goût du kirsch. Le noyau de Blanchard, c’est l’aphorisme.
Il porte la langue au feu, il la forge à chaque page. Enfin le style
est ici la respiration même. C’est à ce prix que le vitriol se confond
avec la caresse. Tant pis pour les rats ! « Tout
de même, aimons les uns plus que les autres. »
De quoi parle-t-il ? Comme à son ordinaire, pour qui le lit
depuis Entre chien et loup [le Dilettante, 1989], il
rumine son quotidien, les actualités, ses relectures. Tout,
du royaume des chats au chas de la transcendance, mijote sous
son crâne. Le couvercle est têtu, cabossé de mille morts.
C’est notre monde qu’il passe au crible de sa réflexion. Le
résultat crève la page. Rien ni personne n’est épargné. Cela
va du pontificat journalistique pris en flagrant délit d’ignorance
l’armistice… de 1945 ! aux âneries caractérisées
du premier « boursouflé de la culture »
venu, en passant par une dénonciation du mensonge sous toutes
ses formes. L’admirable est que, dans cet exercice, Blanchard
ne craint guère que son ombre. Qu’un ministre socialiste « se
vante d’avoir augmenté les minima sociaux », la
suite ne se fait pas attendre : « soit l’équivalent
d’une pomme de terre par jour ! » La radio
est épinglée pour sa scie sans frontières à décérébrer le
quidam, l’éducation pour tarir le goût de la lecture. La liste
des récriminations, on s’en doute, nourrit un feu roulant.
Mais cela, dira-t-on, reste dans la droite ligne d’un Léautaud,
précédé de Jules Renard, revisité par Calaferte. Si l’atrabilaire,
le misanthrope, le râleur à répétition ne sont pas d’aujourd’hui,
le ridicule n’en doit pas moins être stigmatisé. Et qui peut
le faire, sinon l’artiste inféodé à sa seule littérature ?
Des erreurs ne méritent-elles pas le redressement ?
Le grand George Steiner voit-il, dans les ailes étendues des
anges sur les textes de Bergotte mort, une preuve de la présence
de Dieu dans la Recherche, le retour au texte de Proust
est sans appel. L’art porte seul la mémoire au-delà de l’auteur.
Parler de résurrection est abusif. Proust indique d’ailleurs
nettement, comme l’avait fait Sénèque avant lui, que les livres
meurent aussi, à l’instar des langues et des civilisations.
Pour autant, Blanchard ne fait pas la leçon et il lui arrive
de s’aventurer lui-même. Parlant par exemple d’auteurs à succès,
il interroge : « quel est leur public ? Des
gens qui ne lisent pas, hé oui ! et ce n’est guère étonnant
que ça en fasse beaucoup ». Son trait ne l’emporte-t-il
pas ? Il est vrai qu’il écrit aussi : « La culture
pour tous ? Quelle punition ce serait. » Ou
bien encore, méditant sur la belle parole, « Heureux
les pauvres… », il incline à penser que les riches
seraient « pour une manière de révisionnisme, un
blanc dans les Écritures. » Cela lui ressemble
peu, d’oublier ses classiques. Car Don Juan [acte V, scène
2] dit : « L’hypocrisie est un vice privilégié
qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde et jouit
en repos d’une impunité souveraine. » La belle
parole jetée aux pauvres ne peut être qu’une miette. Le colonialisme
occidental a fait mea culpa, mais l’heure de procéder au partage
des richesses entre tous les États n’a pas encore sonné. Henri
Michaux rappelle à sa façon l’enjeu, dans Poteaux d’angle
[Poésie/Gallimard, 2004] : « Le loup qui comprend
l’agneau est perdu, mourra de faim, n’aura pas compris l’agneau,
se sera mépris sur le loup… et presque tout lui reste à connaître
sur l’être. » Ces quelques remarques montrent assez
que ces carnets sont vifs, nécessaires, qu’ils transportent
le lecteur.
Contre une certaine dispersion du goût, que Gracq stigmatisait
déjà dans sa Littérature à l’estomac, voilà plus d’un
demi-siècle, il est bon qu’un auteur impose à notre admiration
« des phrases dont la beauté ne parte pas à la
lecture ». Riche de mille idées, sur un fond chagrin
mais plus secoué d’humour qu’à Gravelotte, dans un style que
bien des marbres porteraient avantageusement sous le ciel,
cette œuvre d’une authenticité totale nous convainc. C’est
peu dire qu’André Blanchard nous ravit. Ses Petites Nuits
ont de grands jours devant elles.
Pierre
Perrin, La Nouvelle Revue française n° 571 (octobre
2004)
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