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PIERRE BERGOUNIOUX :
Le Premier Mot (Gallimard).
’est une étrange fille que la littérature. Qui
aima Baudelaire, ou Pessoa, de leur vivant ? Flaubert connut des embûches,
des revers. Tout au contraire et tout vif, à l’instar de
Pierre Michon, Pierre Bergounioux suscite la ferveur. Le Premier
Mot, sous titré
récit, propose sur moins de cent pages le parcours d’apprentissage
d’un futur lettré qui s’éloigne de sa terre
natale pour Limoges, Bordeaux, Paris. Celui-ci agrandit ses connaissances
mais, presque ombilicale, sa reconnaissance va au pays perdu. La géologie
se prêtant à la généalogie, le “premier
mot” qui, au-delà du titre, clôture l’étrange
voyage tente de refaire l’unité. Rien n’est simple
; chaque individu paraît une foule entière ; un soliloque
aux ombres portées, c’est ce que livre ici Pierre Bergounioux.
« Je ne vivais pas. Il n’y a qu’un seul endroit où
cela se puisse et, comme je n’y étais pas, je n’existais
point, du moins de la seule façon que je conçoive, sans
réserve ni réticence, apaisé. » Au début, il y a l’incommunicabilité
foncière, le mutisme parental. Même le grand-père,
qui peut-être aurait pu éclairer l’enfant sur son
ennui, possédait une « voix de désert » ;
quant au père il « n’a jamais pris la peine de donner
le change. Il fut tourné, sa vie durant, vers le néant
dont on l’avait tiré sans son aveu ». Ce dernier
terme, pour stupéfiant qu’il paraisse aux yeux du lecteur,
participe de l’univers de l’auteur. En effet, il ne suffit
pas de naître, il faut encore souscrire à cette aventure.
Et se réaliser semble bien une gageure. Bergounioux en tout cas
situe l’existence à une profondeur du temps et de l’espace
commune à peu d’individus. « Il y a quelque chose
avec quoi il faut compter, des antécédents ignorés,
inéluctables, une profondeur vertigineuse aux creux des instants.
Des âmes s’entremêlent à la nôtre, sont
elles quand nous n’avons pas encore fait réflexion que
nous sommes. » La langue elle-même, on le voit, tend à
la lumière. Cependant l’arrachement au pays natal
permet de mieux observer celui-ci, de même qu’en prenant
de l’altitude on discerne mieux les racines, les fondations de
toutes sortes. « À l’air que nous avions respiré
en naissant et qui nous avait fait l’âme obscure se trouvait
mêlé, je ne sais comment, la prescience que le contraire,
les lumières, qui existent, sans doute, et à coup sûr
nous manquaient, avaient été prodiguées aux habitants
des plaines fertiles, des larges horizons, de la grande ville. »
C’est ainsi que Paris révèle trois évidences.
D’abord « la réalité avait pris l’apparence
d’un livre » ; quoique relativement terne, et quel que fût
le gigantisme, tout disposait d’une appellation ; l’inconnu
s’aplanissait sous la langue. Ensuite, l’appétit
de vivre joint à une extrême attention portée au
présent chez de nombreux étudiants, juifs notamment –
alors que la génération précédente n’avait
pas « détecté à temps l’éveil
du monstre qui allait la dévorer » –, n’empêchait
pas qu’à l’occasion, lui, un camarade, reste «
entièrement dépourvu d’existence à leurs
yeux ». Enfin, et cela entraperçu dès Bordeaux,
« on peut vivre sans espoir sans cesser, pour autant, de travailler
à poursuivre une espérance ». C’est le propre
de l’homme : la clarté s’épaissit, en grandissant. « Tout est dit, en silence, dès
le commencement et dès avant cela, même, dans la profonde
nuit qui précède notre journée. Nous n’en
savons rien. Nous n’avons pas, ordinairement, à nous le
demander. Mais que, sous la pression des circonstances, la question,
soudain, se pose et l’on se découvre agité, malheureux,
divisé, quand on n’aspire simplement qu’au repos,
à la paix. » À reconsidérer ses propres éloignements
comme autant de cercles concentriques, Pierre Bergounioux propose une
élucidation du vivre. La politique a pu éblouir un instant
le déraciné, à voir ses camarades, sinon changer
la vie, du moins toucher du doigt et de l’esprit ce qui arrive
au plus grand nombre. Mais il faut pour tenir le présent par
la queue et par les oreilles une ambition sans faille et une indifférence
à ses propres mystères. Ce dernier point détournait
l’auteur du Premier mot de prêter la main aux farces tragiques
de notre temps. Ses livres sans concession au contraire l’enrichissent,
ce temps, que Pierre Bergounioux agrandit de ses énigmes, pour
notre ferveur. PIERRE PERRIN, La Nouvelle Revue française, n° 559 – octobre 2001 |
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